AFD au Cameroun : où vont les 622 milliards de FCFA alloués en 2025 ?
L’AFD, premier partenaire financier du Cameroun avec un portefeuille de 622 milliards de FCFA
Avec un engagement total de 622,8 milliards de FCFA répartis sur 51 projets en 2025, l’Agence française de développement (AFD) confirme son rôle de principal bailleur bilatéral au Cameroun. Mais derrière ce chiffre colossal, la répartition sectorielle de ces fonds soulève des interrogations majeures.
Une priorité affichée pour les infrastructures et l’urbain
En 2025, 44,2 % des engagements de l’AFD au Cameroun ont été consacrés aux infrastructures et au développement urbain. Cette orientation reflète une logique historique, l’AFD étant présente dans le pays depuis 1960. Parmi les projets phares, le Programme de lutte contre les inondations à Douala et Yaoundé (PLIDY), soutenu par un prêt souverain de 150 millions d’euros, illustre cette priorité. Ce programme vise à réduire la vulnérabilité des populations face aux inondations récurrentes dans les deux principales métropoles camerounaises.
D’autres initiatives, comme le programme Capitales Régionales (modernisation des infrastructures urbaines dans cinq villes secondaires) et l’initiative Sporcap (accès aux équipements sportifs), confirment cette tendance. 574,4 milliards de FCFA sur les 622,8 milliards ont été alloués directement par l’AFD, tandis que sa filiale Proparco (secteur privé) a bénéficié de 40,5 milliards de FCFA, et Expertise France de 7,8 milliards de FCFA.
L’agriculture et la sécurité alimentaire, parents pauvres du financement
Alors que le gouvernement camerounais a fait de la souveraineté alimentaire un axe central de sa Stratégie nationale de développement (SND30) et du Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH 2024-2026), l’AFD ne consacre qu’1,7 % de ses engagements à ce secteur. Pourtant, le Cameroun mise sur ce domaine pour réduire sa dépendance aux importations de riz, blé, huile de palme et autres produits de base, avec un budget de 1 500 milliards de FCFA alloué à ces objectifs.
Cette faible part contraste avec les efforts de l’AFD sur le continent : entre 2018 et 2024, Proparco a doublé ses financements annuels en agriculture et sécurité alimentaire en Afrique, atteignant 1,2 milliard d’euros par an. Pourtant, au Cameroun, le programme ACEFA, qui a accompagné 8 000 projets productifs et touché 260 000 exploitations agricoles, ne représente qu’une fraction marginale des engagements 2025. La phase de consolidation du programme vise désormais un million d’exploitations agricoles d’ici 2035, alors que ces exploitations familiales assurent près de 80 % de la production nationale.
Des outils financiers peu adaptés aux enjeux agricoles
La répartition des instruments de financement éclaire cette disparité. En 2025, les prêts souverains (33,9 %) et les prêts seniors (23,2 %) dominent le portefeuille, suivis par le C2D (16,2 %) et les garanties (12,6 %). Les subventions, pourtant mieux adaptées aux projets agricoles à fort impact social mais à retour financier incertain, ne représentent que 6,3 % du total. Or, les projets d’infrastructures urbaines, générant des actifs tangibles, se prêtent naturellement à des prêts remboursables, contrairement aux initiatives agricoles souvent dispersées et à long terme.
Cette architecture financière explique en partie le sous-financement relatif de l’agriculture. En Afrique centrale, 64 % des engagements de l’AFD sont dédiés aux infrastructures et au développement urbain, une tendance que le Cameroun, principal bénéficiaire régional, reflète fidèlement.
SND30 et AFD : deux visions en tension
La SND30 fixe des objectifs ambitieux en matière de transformation structurelle : réduction des importations alimentaires, développement de l’agro-industrie et création de valeur ajoutée locale. Pourtant, la logique de l’AFD, axée sur des projets urbains à grande visibilité (routes, drainage, équipements), semble peu alignée avec ces priorités. Les chaînes de valeur agricoles, qui nécessitent un accompagnement diffus et des années pour produire des résultats mesurables, peinent à trouver leur place dans ce portefeuille.
Yaoundé subit-il cette répartition, ou la négocie-t-il activement avec son bailleur ? La question reste ouverte, mais l’écart entre les ambitions nationales et les réalités du financement international mérite une attention particulière.