Chinois et turcs dominent les grands chantiers du Sénégal
Les entreprises chinoises et turques redéfinissent l’économie sénégalaise
Le paysage des grands projets d’infrastructures au Sénégal a connu une transformation majeure ces deux dernières décennies. Les mastodontes français, autrefois incontournables, ne trustent plus qu’une infime partie des marchés publics. Aujourd’hui, ce sont les sociétés chinoises qui trustent plus de 30% des appels d’offres, reléguant les groupes français à moins de 5%. Les entreprises turques, émiraties et tunisiennes complètent ce nouveau paysage concurrentiel.
Un port en eau profonde sous domination émiratie et chinoise
À Ndayane, au sud de Dakar, s’élève le premier port en eau profonde du Sénégal, un projet colossal évalué à plus de 2 milliards de dollars. Ce complexe, conçu pour accueillir les plus grands porte-conteneurs de l’Atlantique, est présenté comme un levier stratégique pour le pays. Selon Clarence Rodrigues, directeur général de DP World Dakar, ce port permettra de « booster la logistique, créer des emplois et renforcer la connectivité internationale du Sénégal, propulsant ainsi le pays vers un avenir prometteur ».
Bien que le projet soit piloté par DP World, une entreprise émiratie, le consortium international retenu pour sa construction est majoritairement composé d’entreprises chinoises. « Nous avions des candidats de tous horizons, y compris des groupes français, mais leur offre n’a pas été retenue », explique David Gruar, directeur du chantier. Les informations de France Télévisions révèlent que le groupement mené par Eiffage était environ 20% plus cher que l’offre sélectionnée.
Diamniadio, vitrine des partenariats turcs et tunisiens
À quelques kilomètres de là, la ville nouvelle de Diamniadio incarne également ce changement de dynamique. Conçue pour désengorger Dakar, cette plateforme urbaine comprend un stade, une gare, des hôtels et des immeubles résidentiels. Les appels d’offres ont été remportés en grande partie par des entreprises turques, tandis qu’une entreprise tunisienne s’est vu attribuer la gestion d’une plateforme industrielle destinée à attirer les investisseurs étrangers. Bohoum Sow, secrétaire général de l’APROSI, confirme : « Nous ne connaissons pas d’entreprise française active sur cette plateforme. »
La Chine, un partenaire flexible et réactif aux besoins locaux
Pour Bohoum Sow, les acteurs chinois ont su mieux répondre aux attentes des autorités et du marché sénégalais. Il cite l’exemple d’une usine d’emballages en carton où des techniciens chinois forment des employés sénégalais. « Ce type d’initiative est exemplaire. Les Chinois identifient des besoins inexistants auparavant et y répondent avec une grande flexibilité. Leur approche est très adaptable », souligne-t-il. Depuis une vingtaine d’années, la Chine a fait de l’Afrique un pilier central de sa stratégie économique mondiale, hissant son drapeau sur le continent.
« C’est du gagnant-gagnant, car c’est concret et efficace », déclare Bohoum Sow. « Le Sénégal a besoin d’infrastructures, et la Chine l’a bien compris. Les temps ont changé, et nos partenaires aussi. » Pendant des décennies, les grands contrats sénégalais étaient dominés par des groupes français, mais aujourd’hui, leur part ne représente plus que 5% des marchés publics, contre plus de 30% pour les entreprises chinoises. Cette montée en puissance s’accompagne de la diversification des partenaires, avec une présence accrue des acteurs turcs, émiratis et tunisiens.
Comment les groupes français tentent de rebondir
Malgré ce recul, certaines entreprises françaises parviennent encore à remporter des contrats, à condition de s’adapter. Le groupe Ragni, spécialisé dans l’éclairage public, en est un exemple. Cette entreprise familiale de Cagnes-sur-Mer déploie au Sénégal 36 000 lampadaires solaires haut de gamme, fabriqués en France. Le projet, d’un montant de 70 millions d’euros, est partiellement financé par la Banque de Développement française.
Pour décrocher ce marché, Ragni a dû s’implanter localement et transférer une partie de son savoir-faire. « Nous avons combiné flexibilité, qualité et coût compétitif. Et surtout, nous avons créé des emplois locaux », explique Birama Diop, directeur de la filiale Sénégal du groupe. Caroline Richard, responsable de Proparco au Sénégal, estime que les entreprises françaises ont encore des atouts à jouer, à condition de s’inscrire dans ce nouveau modèle. « Elles peuvent continuer à gagner des marchés, car les exigences montent. Et les entreprises françaises excellent dans les environnements exigeants. Le Sénégal offre un potentiel de croissance immense, notamment pour les marchés de main-d’œuvre », précise-t-elle.
Derrière cette transition se profile un nouveau modèle pour les groupes français : une plus grande flexibilité, des partenariats locaux renforcés et une compétitivité accrue face à des concurrents chinois, turcs ou émiratis désormais bien établis sur le territoire.