10 juin 2026

Africa Solidaire

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Ebola en RDC : une riposte sanitaire entravée par les crises politiques et sécuritaires

GOMA, NORTH KIVU, DEMOCRATIC REPUBLIC OF CONGO - 2019/06/15: Medical staff dressed in protective gear before entering an isolation area at an Ebola treatment centre in Goma. DR Congo is currently experiencing the second worst Ebola outbreak in recorded history. More than 1,400 people have died. (Photo by Sally Hayden/SOPA Images/LightRocket via Getty Images)

Le 17 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié l’épidémie d’Ebola qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo et s’étend à l’Ouganda d’« urgence de santé publique de portée internationale ». L’Africa CDC a emboîté le pas le lendemain. Le 5 juin, ces deux institutions ont dévoilé un plan de riposte commun de six mois, accompagné d’un appel à mobiliser 518 millions de dollars. Cette 17e épidémie, due à la rare souche Bundibugyo pour laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement homologué, frappe une région déjà meurtrie par les conflits et déstabilisée par la refonte de l’aide américaine. Comment cette crise sanitaire aggrave-t-elle les fragilités sécuritaires et humanitaires dans l’est de la RDC et entrave-t-elle l’accès aux soins ? Quels risques fait-elle peser sur la stabilité régionale en Afrique centrale ? Enfin, que révèle cette résurgence d’Ebola sur la capacité de la communauté internationale à faire face aux grandes crises sanitaires ? Éléments de réponse avec Fatou Élise Ba, chercheuse à l’IRIS, responsable du Programme Sécurité humaine.

Une épidémie dans un contexte de crises multiples

Cette nouvelle vague d’Ebola survient dans une zone marquée par des crises structurelles. Il s’agit de la 17e épidémie depuis 1976, date de la première identification du virus à Yambuku. La souche en cause, Ebola Bundibugyo, est particulièrement meurtrière : elle peut tuer une personne sur deux infectées, et aucun vaccin ni traitement homologué n’existe encore, même si des essais sont en cours. Les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri, dans l’est de la RDC, sont particulièrement vulnérables. L’année dernière, l’ONU a signalé l’une des pires épidémies de choléra depuis 25 ans. Depuis 2020, le Mpox se propage massivement, surtout depuis septembre 2023. L’Ituri, épicentre de l’épidémie actuelle, est l’une des provinces les plus instables, mal desservie par les routes, en proie aux violences des groupes armés, et où près d’un million de déplacés vivent entassés dans des camps. La crise sanitaire se superpose ainsi à une crise humanitaire et sécuritaire préexistante, exacerbée par l’offensive du M23 en 2023. Les populations locales subissent un climat d’instabilité quotidienne, avec des déplacements internes fréquents et des conditions de promiscuité dans des camps surpeuplés. Ces conditions favorisent la résurgence d’agents pathogènes et leur propagation rapide. La situation de crise complexe, avec de rares accalmies, a fragilisé le tissu social et les services de santé, qui ne peuvent répondre aux besoins vitaux, créant une dépendance structurelle à l’aide étrangère. La violence systémique des conflits a également dépriorisé la santé et systématisé la violence, notamment envers les femmes et les enfants. C’est dans ce contexte précaire que survient une épidémie de grande ampleur, aggravant encore la crise dans un climat d’effondrement sécuritaire.

Des chiffres alarmants et un système de santé sous pression

Le ministre congolais de la Santé, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a qualifié Ebola d’« urgence absolue ». Au 31 mai 2026, on dénombrait 282 cas confirmés, dont 42 décès, après 19 nouveaux tests positifs. L’OMS indiquait au 1er juin que 349 cas suspects étaient sous surveillance, principalement dans la province de l’Ituri, notamment dans les zones sanitaires de Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia, rapidement débordé, a dû installer des centres d’accueil en périphérie et en zone rurale. Cependant, la guérison de quatre soignants infectés offre une lueur d’espoir. Au 5 juin, la pression sur le système de soins s’est encore accrue : environ six centres de santé de Bunia ont été temporairement fermés pour désinfection, réduisant la capacité d’accueil et inquiétant notamment les femmes enceintes. Certains malades souffrant d’autres pathologies n’ont reçu que des soins minimaux avant d’être réorientés ou renvoyés chez eux. Face à la propagation d’Ebola, les services de santé, contraints de s’adapter rapidement, se retrouvent désorganisés, limitant aussi l’accès aux soins courants.

Une riposte entravée par la fragmentation territoriale

Le principal problème réside dans le manque de riposte coordonnée de la part de Kinshasa, dans une zone partiellement occupée par le M23, proxy rwandais, et où prolifèrent de nombreux groupes armés pour des raisons extractives. On retrouve ici un problème récurrent : le contrôle de l’unité nationale dans un pays de près de 100 millions d’habitants et l’efficacité des services sociaux et sanitaires de base. Dans les zones contrôlées par le M23, plusieurs cas ont été décomptés. Le gouvernement congolais n’ayant pas coordonné la riposte avec les groupes armés occupant illégalement le territoire, le risque de propagation épidémique reste entier. Des négociations seraient en cours, mais n’ont pas encore permis d’établir le cadre de coordination sanitaire nécessaire. La fragmentation territoriale à l’Est empêche une réponse unifiée. Deux centres de traitement Ebola seraient en cours d’installation à Goma, chef-lieu tenu par le M23/AFC, avec des capacités limitées. Le groupe armé affirme avoir pris la mesure de la situation et mis en place des plans de contingence sanitaire. L’épidémie progresse donc aussi dans des zones rebelles, soulevant la question : qui pilote la santé publique quand l’État n’a plus le monopole territorial ?

Des résistances communautaires persistantes

Comme lors des épisodes de 2018-2020, l’acceptation de la riposte est loin d’être acquise. Une manifestation anti-riposte à Rwampara a dégénéré jusqu’à l’incinération du corps d’un cas suspect. La méfiance et l’hostilité envers les équipes médicales sont des variables de stabilité à part entière. Ces résistances s’inscrivent dans une logique culturelle : le refus des autorités sanitaires de restituer les corps des personnes décédées d’Ebola à leurs familles est perçu comme une violence symbolique insupportable. Dans les sociétés de l’est de la RDC, les rituels funéraires, notamment la toilette mortuaire et le contact physique avec le défunt, sont un impératif spirituel. Or, ces pratiques sont l’un des principaux vecteurs de transmission du virus. Le ressentiment des populations de l’Ituri et du Kivu s’enracine dans une suspicion structurelle, héritée de décennies de violence, d’abandon étatique et d’interventions extérieures perçues comme prédatrices. Ainsi, la riposte sanitaire est facilement assimilée à une nouvelle forme de contrôle imposé, alimentant rumeurs et conspirationnisme.

Des conséquences régionales potentiellement durables

La situation est marquée par une forte tension et une concurrence extractiviste entre la RDC et ses voisins de l’Est, notamment le Rwanda, mais aussi l’Ouganda, avec des relations parfois fluctuantes. Lorsqu’une épidémie se propage dans un État dont une partie du territoire échappe au contrôle central, la réponse doit être transrégionale, voire continentale. L’Africa CDC a indiqué qu’une dizaine de pays vulnérables pourraient être touchés : le Soudan du Sud, le Rwanda, le Kenya, la Tanzanie, l’Éthiopie, le Congo-Brazzaville, le Burundi, l’Angola, la Centrafrique et la Zambie, en plus de la RDC et de l’Ouganda, déjà touchés avec sept cas. La capacité de riposte est très hétérogène : le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé plus solides, le Kenya ayant installé des structures de quarantaine, tandis que la Centrafrique reste très fragile et dépendante de l’aide extérieure. Le Soudan du Sud cumule une grave crise interne et les répercussions de la guerre au Soudan voisin. Une épidémie ne connaît pas les frontières artificielles. Selon l’OMS, des cas importés de l’Ituri ont gagné le Nord-Kivu ainsi que Kampala, en Ouganda, où deux voyageurs revenant de RDC ont été confirmés positifs, dont l’un est décédé. Un cas a été signalé au Sud-Kivu, le malade venant de Kisangani. Cette dynamique s’accompagne de fermetures de frontières et de tensions diplomatiques, sans parler des conséquences économiques. L’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026. Le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures unilatérales percutent des relations bilatérales déjà extrêmement tendues. L’enchevêtrement avec le conflit à l’Est participe directement à la diffusion de l’épidémie, qui progresse dans des zones comme Goma, prise fin janvier 2025, et Bukavu, tombée en février 2025, faisant redouter un embrasement régional. La santé devient un terrain supplémentaire de la rivalité Kinshasa-Kigali, le M23 s’imposant comme acteur de santé publique de facto dans les territoires qu’il contrôle. Face à ce risque transfrontalier, la Communauté d’Afrique de l’Est a appelé ses États membres à activer leurs réseaux de laboratoires et à renforcer la surveillance aux frontières. Une réunion ministérielle extraordinaire des ministres de la Santé les 1er et 2 juin 2026 a abouti à des engagements pour harmoniser les contrôles sanitaires aux points d’entrée sans fermer les frontières, créer un groupe de travail technique régional et renforcer les capacités de diagnostic et la protection des soignants.

Les limites du système international d’aide humanitaire

Cette épidémie intervient dans un contexte où la riposte est affaiblie en amont par la refonte de l’architecture de l’aide américaine. Les coupes dans l’aide sanitaire, à partir de janvier 2025, ont été « quadripartites » : retrait de l’OMS, dissolution de l’USAID, réductions au CDC, et baisse de l’aide sanitaire à la RDC et à l’Ouganda, affaiblissant les systèmes vitaux. Des experts estiment que ces coupes ont pu retarder la détection de l’épidémie. Aujourd’hui, la RDC a conclu un accord bilatéral avec les États-Unis, dans une logique « America First ». Une partie des financements santé a été transférée au Département d’État via ce nouvel accord, qui promet 900 millions de dollars sur cinq ans, dans une dynamique de conditionnalité extractive et un basculement du multilatéralisme vers le bilatéralisme transactionnel. Cette recomposition, portée par le nouveau positionnement américain, n’est pas pleinement maîtrisée : la réponse américaine s’avère tardive et hors cadre onusien. On observe une dépriorisation des principes humanistes et solidaires. L’objectif est d’abord de protéger les Américains. Le Département d’État a mobilisé 23 millions de dollars d’urgence et annoncé le financement de jusqu’à 50 cliniques, mais, du fait du retrait de l’OMS, il n’a pas indiqué vouloir soutenir une riposte pilotée par l’OMS. Les États-Unis s’étant retirés de l’OMS, le fonds d’urgence de l’Organisation (CFE) est fragile opérationnellement, les autres donateurs ne parvenant pas à combler le vide. Dans ce contexte, la riposte doit être activée par les institutions nationales des pays les plus touchés, avec un appui de l’OMS et des ONG, alors même que leurs moyens ont été réduits et qu’elles opèrent dans un environnement sécuritaire hostile. L’OMS, dont c’est le mandat, a déclaré l’épidémie urgence de santé publique de portée internationale et coordonne la réponse. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a publié une évaluation des risques pour appuyer la coordination, notamment auprès de l’Africa CDC. Sur le terrain, des ONG comme Médecins sans frontières ou ALIMA ont déployé des équipes de soins. La Croix-Rouge de la RDC mobilise ses volontaires pour les enterrements dignes et sécurisés, la communication sur les risques et l’engagement communautaire. Néanmoins, la réponse humanitaire demeure bien trop limitée pour endiguer l’épidémie. Du côté de la réponse continentale, l’Africa CDC et l’OMS ont annoncé le 5 juin 2026 un plan conjoint de riposte de six mois, couvrant la période de juin à novembre 2026, et lancé un appel à mobiliser 518 millions de dollars pour soutenir les pays africains. Articulé autour du principe « un plan, un budget, une équipe », ce plan se veut une réponse coordonnée sous la direction des pays touchés. Il s’agit d’un appel de fonds reposant sur l’OMS, l’Africa CDC et leurs partenaires (UNICEF, HCR, PAM, IFRC, FIND), les agences onusiennes, les gouvernements africains et les bailleurs internationaux. Pour l’instant, seuls 315,8 millions ont été promis, en deçà de l’objectif. Ce plan co-coordonné montre que des premiers éléments de réponse sont pilotés à l’échelle continentale, mais il met aussi en évidence une stratégie hybride de plusieurs États africains : d’un côté, des accords bilatéraux, notamment avec les États-Unis, sous forme d’aide conditionnée ; de l’autre, une capacité à se coordonner face à une crise majeure à travers des mécanismes multilatéraux. L’avenir dira si cette articulation portera ses fruits.

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