Formation militaire des journalistes au Burkina Faso : une initiative controversée de la junte
Formation militaire des journalistes au Burkina Faso : quand l’information rime avec patriotisme
Dans un contexte où les défis sécuritaires s’intensifient au Burkina Faso, 44 professionnels des médias ont troqué leur micro contre un fusil pendant plusieurs jours. Une scène insolite s’est jouée à l’Académie de police de Pabré, près de Ouagadougou, où des journalistes publics et privés ont suivi une formation axée sur le « patriotisme ». Une initiative saluée par le gouvernement, mais qui interroge sur son impact pour la liberté de la presse.

Les images diffusées par la télévision nationale RTB montrent des exercices physiques, des chants militaires et des démonstrations de maniement d’armes. Une immersion totale pour ces journalistes, dont le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a exigé qu’ils deviennent des « professionnels et patriotes ». Leur réponse unanime : « Affirmatif ».
Le gouvernement burkinabè défend sa démarche : un patriotisme nécessaire
Pour les autorités, cette formation n’a qu’un seul but : renforcer le sentiment d’appartenance nationale. Lassina Traoré, directeur général de l’Académie de police, justifie cette approche par la nécessité de faire découvrir aux journalistes « les réalités opérationnelles et les valeurs des forces de défense et de sécurité ». Une immersion qui, selon le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, doit s’inscrire dans la durée. Il a annoncé son intention d’en faire une « tradition annuelle » pour les professionnels des médias, et envisage même d’étendre ce dispositif à d’autres groupes socio-professionnels.
Dans un pays en proie à une insurrection jihadiste depuis 2015, le pouvoir mise sur cette mobilisation pour galvaniser les énergies. Les violences ont déjà fait des milliers de morts et déplacé des millions de personnes. La junte, dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré depuis 2022, revendique une politique souverainiste et présente cette initiative comme une contribution à la « révolution progressiste populaire ».
Une menace pour l’indépendance des médias, selon les défenseurs de la liberté de la presse
Cette formation militaire ne laisse pas indifférents les observateurs de la liberté de la presse. Reporters sans frontières (RSF) a réagi avec fermeté, qualifiant cette initiative de « nouveau signal très inquiétant pour la liberté de la presse ». L’organisation rappelle avec force que les journalistes ne sont pas des soldats et ne doivent pas servir de « relais à l’effort de guerre ». Elle exhorte les autorités burkinabè à préserver l’autonomie des médias, condition sine qua non d’un journalisme libre et critique.
Le contexte actuel au Burkina Faso est particulièrement tendu pour les professionnels de l’information. Depuis l’arrivée au pouvoir de la junte en 2022, plusieurs médias ont été suspendus, et des voix critiques réduites au silence. Des ONG rapportent même des cas d’enrôlements forcés de journalistes et d’autres personnalités pour participer aux opérations militaires contre les groupes armés. Pourtant, le gouvernement insiste sur sa volonté de promouvoir une « souveraineté médiatique » et une information alignée sur les intérêts nationaux.
Jusqu’où peut aller l’engagement patriotique sans menacer l’essence du journalisme ?
Face à une insurrection qui s’étend depuis près d’une décennie, le Burkina Faso se trouve à un carrefour. La junte justifie ses mesures par la nécessité de protéger les civils et de garantir la stabilité du pays. Mais l’annonce d’une formation militaire annuelle pour les journalistes pose une question fondamentale : où s’arrête l’engagement patriotique sans franchir la ligne rouge de l’indépendance éditoriale ?
Pour RSF, la réponse est sans ambiguïté : « Le journaliste doit rester journaliste, même en temps de conflit. » L’organisation rappelle que le rôle premier de la presse est d’informer avec rigueur et impartialité, sans se transformer en outil de propagande. Alors que les tensions sécuritaires persistent, cette initiative interroge sur l’avenir de la liberté de la presse au Burkina Faso et sur la capacité des médias à jouer leur rôle de contre-pouvoir.