Géopolitique du Sahel : les nouveaux enjeux d’un Mali en pleine mutation
Depuis 2012, le Mali traverse une période d’instabilité chronique qui a profondément modifié les rapports de force au Sahel. L’affaiblissement de l’État central a favorisé une fragmentation du territoire, où se croisent désormais les intérêts de groupes armés et de puissances internationales. Après avoir été le centre des opérations antiterroristes françaises comme Serval et Barkhane, le pays a pris un tournant radical en 2022. En exigeant le départ des forces françaises, la junte au pouvoir a privilégié un rapprochement avec la Russie, plaçant la souveraineté nationale au cœur de son discours politique.

Cette volonté d’autonomie s’est concrétisée en septembre 2023 par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Cependant, ce projet se heurte aujourd’hui à des difficultés majeures. Les attaques coordonnées du JNIM et du FLA, associées à une instabilité politique croissante et au retrait stratégique des forces russes d’Africa Corps à Kidal, soulignent la fragilité de cette nouvelle architecture régionale.
Débâcle militaire et fragilisation du pouvoir à Bamako
La situation sécuritaire s’est brusquement dégradée fin avril 2026. Une offensive massive a visé des points stratégiques tels que Mopti, Gao et même les environs de Bamako. À Kati, une attaque dévastatrice a coûté la vie au ministre de la Défense, Sadio Camara, et blessé plusieurs hauts gradés. Ces événements ont forcé l’exfiltration du président Assimi Goïta, révélant une vulnérabilité inquiétante au sommet de l’État.
Dans la foulée, le JNIM et le FLA ont annoncé la prise de Kidal, tandis que les forces russes d’Africa Corps négociaient leur départ de la ville. Ce repli précipité a laissé derrière lui un vide sécuritaire et d’importants stocks de munitions. Parallèlement, des tensions internes au sein de l’armée malienne et l’absence de communication officielle alimentent les craintes d’une vacance du pouvoir, malgré des tentatives de médiation en Algérie et en Mauritanie.
L’alliance FLA-JNIM : un tournant dans la guerre asymétrique
Le rapprochement entre le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) change la donne. Bien que portés par des motivations différentes — revendications territoriales pour les uns, idéologie djihadiste pour les autres — ces acteurs s’unissent pour évincer la junte et contrôler les routes commerciales vitales du Sahel.
Leur efficacité repose sur une maîtrise parfaite du terrain et des tactiques de combat hybrides, alliant drones, engins explosifs et attaques rapides. En sécurisant les corridors entre Kidal, Gao et Mopti, ils s’assurent le contrôle des flux financiers issus de diverses contrebandes, asphyxiant ainsi l’économie de guerre de Bamako. Ce chaos profite également à l’État islamique au Sahel (EIS), qui étend son influence dans la zone des trois frontières.
La présence russe en question et l’alternative turque
Le modèle de sécurité proposé par la Russie via Africa Corps montre ses limites. Malgré le déploiement de plus d’un millier d’hommes, l’insécurité progresse et le retrait de Kidal entache la crédibilité du partenaire russe. Cette situation pousse certains secteurs de l’appareil militaire malien à se tourner vers la Turquie, qui fournit des drones et des équipements plus flexibles.
Cette compétition entre influenceurs étrangers fragilise la cohésion du commandement malien. Le recours à des prestataires turcs pour la protection rapprochée des dirigeants suggère une perte de confiance envers les contingents russes, alors que le pays s’enfonce dans une crise systémique.
L’Algérie, médiateur historique face à l’AES
L’Algérie demeure un acteur incontournable de la stabilité régionale. Sa doctrine, opposée à toute présence militaire étrangère à ses frontières, la pousse à maintenir un équilibre précaire entre Bamako et les groupes du Nord. Face à l’échec de l’AES à se transformer en force opérationnelle concrète, Alger se repositionne comme le pivot diplomatique capable de négocier une issue politique.
Cependant, l’influence grandissante du Maroc auprès des pays du Sahel et la rupture avec la CEDEAO compliquent la tâche. L’AES, bien que soudée par un discours souverainiste, peine à répondre aux besoins immédiats de populations sacrifiées, confrontées à l’isolement diplomatique et à une détresse économique croissante. L’avenir du Mali et du Burkina Faso semble désormais suspendu à une recomposition totale de la région, dont les conséquences pourraient impacter l’Europe via les flux migratoires et l’instabilité transfrontalière.