15 juillet 2026

Africa Solidaire

Actualités et analyses sur l'Afrique subsaharienne, avec un regard solidaire sur les enjeux du continent.

L’afrique doit-elle compter sur ses propres forces pour sa santé ?

l’afrique doit-elle compter sur ses propres forces pour sa santé ?

Longtemps, la majorité des pays africains ont compté sur l’importation de médicaments pour assurer les soins de leur population. Pourtant, cette dépendance expose le continent à des risques sanitaires et économiques majeurs. Dans cette analyse, Dr Arnaud Kaboré, pharmacien et ingénieur spécialisé en santé publique, expose une feuille de route concrète pour que l’Afrique atteigne sa souveraineté pharmaceutique d’ici 2045.

une dépendance qui menace la santé de 1,4 milliard d’africains

Avec moins de cinq pays capables d’exporter des médicaments produits localement, le continent africain importe encore 94 % de ses traitements. Ce chiffre, qui pourrait atteindre 30 milliards de dollars par an d’ici 2030, masque une vulnérabilité bien plus profonde que les seuls coûts. Les ruptures de stock dans les établissements publics de santé touchent plus de 70 % d’entre eux chaque trimestre, paralysant parfois des programmes de vaccination ou de lutte contre le paludisme.

Les conséquences humaines sont dramatiques :

  • Des maladies traitées de manière insuffisante faute d’accès aux médicaments ;
  • Des prix multipliés par trois lors des crises sanitaires, comme pendant la pandémie de Covid-19 ;
  • Une inaccessibilité chronique aux traitements innovants, notamment contre le cancer ou le diabète.

Pourtant, l’Afrique ne manque pas d’atouts pour inverser cette tendance.

les atouts insoupçonnés du continent pour une industrie pharmaceutique autonome

Plusieurs leviers pourraient permettre à l’Afrique de réduire sa dépendance et de devenir un acteur clé de la production pharmaceutique mondiale :

  • Un marché en pleine expansion : le secteur pourrait dépasser les 70 milliards de dollars d’ici 2030, offrant des opportunités sans précédent aux investisseurs locaux et internationaux ;
  • Une biodiversité exceptionnelle : plus de 5 400 plantes médicinales sont déjà recensées sur le continent, certaines intégrées dans des protocoles thérapeutiques reconnus ;
  • Une dynamique réglementaire en marche : la création de l’Agence africaine du médicament (AMA), ratifiée par 27 pays, harmonise les normes et facilite les échanges ;
  • Une volonté politique croissante : des pays comme le Burkina Faso, le Rwanda, l’Égypte, le Maroc, le Sénégal ou l’Afrique du Sud ont lancé des programmes ambitieux de production locale.

construire une industrie pharmaceutique africaine : les pièges à éviter

La tentation est grande de copier les modèles des grandes industries pharmaceutiques internationales. Pourtant, cette approche a souvent échoué en Afrique. Pourquoi ? Parce qu’une industrie ne se décrète pas : elle se bâtit patiemment, en maîtrisant d’abord les segments stratégiques de la chaîne de valeur.

Pendant des années, les investissements se sont concentrés sur l’achat d’équipements importés, sans développer en parallèle les compétences locales, les savoir-faire techniques ou les matières premières. Résultat : une production locale plus coûteuse que les importations, une dépendance persistante aux technologies étrangères et un échec des ambitions de souveraineté sanitaire.

Pour réussir, l’Afrique doit privilégier une stratégie ancrée dans ses réalités :

  • Développer les compétences humaines et les expertises locales ;
  • Investir dans les segments les plus accessibles de la chaîne de valeur (médicaments génériques, produits de base) ;
  • Consolider les partenariats public-privé pour mutualiser les ressources ;
  • S’appuyer sur les normes de l’AMA pour faciliter les échanges intra-africains.

une feuille de route pour 2045 : produire ici pour soigner ici, et demain le monde

L’objectif est clair : réduire la dépendance aux importations à moins de 50 % d’ici 2045. Pour y parvenir, l’Afrique doit s’engager dans une industrialisation pharmaceutique durable, intégrée à une stratégie plus large de développement industriel du continent.

Cette reconquête sanitaire passe par :

  • Une vision politique forte et des moyens adaptés ;
  • Un ancrage dans les besoins endogènes du continent ;
  • Une collaboration renforcée entre les pays africains pour mutualiser les ressources ;
  • Une exploitation optimale des atouts locaux : biodiversité, marché en croissance, dynamique réglementaire.

L’enjeu est de taille : produire ici pour soigner ici. Et demain, grâce à une industrie pharmaceutique africaine compétitive, le continent pourrait même soigner le monde.

Dr Arnaud Kaboré
Pharmacien et ingénieur, cadre dirigeant dans le secteur de la santé


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