30 juillet 2026

Africa Solidaire

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L’alliance du Sahel face à ses contradictions : souveraineté ou impuissance ?

L’AES, un projet politique sous tension

Depuis les putschs militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Alliance des États du Sahel (AES) a érigé la rupture avec l’ordre régional traditionnel en pilier de sa stratégie. En rejetant ses partenaires historiques et en brandissant l’étendard de la souveraineté, cette alliance ambitionne de redéfinir les équilibres géopolitiques en Afrique de l’Ouest. Pourtant, trois ans après les premiers bouleversements, les défis sécuritaires, économiques et sociaux persistent, laissant planer un doute sur l’efficacité d’un discours fondé davantage sur la provocation que sur les réalisations concrètes.

La souveraineté, un idéal ou une illusion ?

Le récit souverainiste de l’AES a séduit une frange importante des populations sahéliennes. Las de l’insécurité endémique et sceptiques face à l’aide internationale, beaucoup ont vu dans cette alliance une lueur d’espoir pour une gestion autonome des affaires du pays. Mais la souveraineté ne se décrète pas : elle se vérifie dans la capacité à assurer la sécurité des citoyens, à dynamiser l’économie, à créer des emplois et à offrir des services publics de qualité.

Sur ces points, les résultats se font attendre. Les populations, confrontées à la hausse des prix, au chômage des jeunes et à des infrastructures défaillantes, attendent des actions tangibles. Or, le discours politique semble de plus en plus se cristalliser autour de la désignation d’ennemis extérieurs plutôt que sur des avancées mesurables.

Le bouc émissaire, un exutoire politique

Lorsque les résultats concrets manquent, la rhétorique anti-voisins devient un outil de mobilisation. La Côte d’Ivoire, régulièrement pointée du doigt, incarne à elle seule cette stratégie de diabolisation. En désignant un adversaire commun, les dirigeants de l’AES cherchent à souder leur base électorale et à détourner l’attention des difficultés quotidiennes.

Pourtant, cette approche présente des risques majeurs. Elle déplace l’attention des véritables enjeux : l’insécurité persistante, la précarité économique, l’accès limité à l’éducation et aux soins. Elle risque aussi d’envenimer des relations diplomatiques essentielles pour la stabilité régionale, alors que les économies du Sahel et de la Côte d’Ivoire restent profondément interconnectées.

Enfin, une telle stratégie peut restreindre l’espace démocratique en associant toute critique interne à une trahison ou à une complicité avec l’ennemi extérieur.

Abidjan mise sur la stabilité malgré les provocations

Face à cette escalade verbale, la Côte d’Ivoire maintient une ligne diplomatique pragmatique. Fidèle à l’héritage de Félix Houphouët-Boigny, Abidjan privilégie le dialogue, la médiation et la coopération économique. Cette position s’appuie sur une réalité tangible : les échanges commerciaux entre les pays sahéliens et la Côte d’Ivoire sont vitaux.

Le port d’Abidjan, principale porte d’entrée maritime pour les pays enclavés du Sahel, joue un rôle stratégique dans les importations et exportations. Des millions de Maliens, Burkinabè et Nigériens y vivent, y travaillent ou y investissent. Une rupture durable des relations bilatérales aurait donc des répercussions humaines et économiques bien plus lourdes que les calculs politiques du moment.

Les coûts cachés de la confrontation

Les tensions diplomatiques ont un prix souvent sous-estimé. Elles freinent les investissements, compliquent les échanges commerciaux et augmentent les coûts logistiques. Pour des économies déjà fragilisées par l’insécurité et la crise, ces frictions aggravent les difficultés structurelles : manque de financements, ralentissement de la création d’emplois, affaiblissement de l’attractivité internationale.

L’incertitude politique, qui s’installe avec ces crises, devient un frein majeur pour les entreprises et les investisseurs, risquant d’aggraver encore davantage la situation économique des pays concernés.

L’appel à de nouveaux alliés : un pari risqué

Pour contourner l’isolement régional, l’AES mise sur une diversification de ses partenariats, notamment avec la Russie. Si le droit souverain de choisir ses alliés ne peut être contesté, cette approche ne garantit pas pour autant des retombées économiques ou sécuritaires immédiates.

L’histoire montre que les solutions extérieures ne suffisent pas à résoudre des problèmes structurels : désorganisation institutionnelle, manque d’investissements productifs, pauvreté rurale ou gouvernance territoriale défaillante. Le risque est alors de remplacer une dépendance par une autre, sans s’attaquer aux causes profondes des difficultés.

L’autonomie véritable passe avant tout par le renforcement des institutions nationales, la formation des forces de sécurité, l’amélioration du climat des affaires, la diversification économique et l’investissement dans le capital humain.

Communication et attentes : le fossé se creuse

Les dirigeants de l’AES misent sur une communication omniprésente, centrée sur la souveraineté, la résistance et la reconquête nationale. Si cette rhétorique renforce le sentiment patriotique, elle ne peut se substituer indéfiniment aux attentes concrètes des populations.

Les citoyens évaluent leurs dirigeants sur des critères tangibles : une sécurité enfin restaurée, une baisse des prix, des opportunités d’emploi pour les jeunes, des écoles et des hôpitaux fonctionnels, des routes et des réseaux modernes, une croissance économique inclusive et équitable.

À long terme, ce sont ces indicateurs qui pèseront davantage que les discours ou les campagnes de communication.

L’Afrique de l’Ouest a besoin de dialogue, pas de fractures

Les défis qui secouent l’Afrique de l’Ouest terrorisme, criminalité transfrontalière, migrations, changement climatique, insécurité alimentaire et développement économique sont trop complexes pour être relevés par des États isolés. Aucun pays ne peut prétendre venir à bout de ces crises seul.

La coopération régionale reste un levier indispensable, qu’elle s’inscrive dans le cadre d’organisations existantes ou de nouveaux partenariats. En transformant des voisins comme la Côte d’Ivoire en ennemis permanents, l’AES risque d’affaiblir davantage une région déjà fragilisée par des crises multiples.

Vers une crédibilité mesurée à l’aune des actes

L’AES est née d’une volonté de rupture avec un modèle perçu comme inefficace. Cette ambition répondait à une aspiration partagée par une partie de la population. Mais une rupture ne constitue pas une politique publique en soi.

La crédibilité de l’alliance ne se mesurera pas à l’étendue de ses discours souverainistes, mais à sa capacité à restaurer la sécurité, à relancer l’économie, à préserver les libertés publiques et à renforcer la coopération régionale. L’avenir du Sahel dépendra moins de la recherche de boucs émissaires que de la production de résultats tangibles, de la restauration de la confiance entre les dirigeants et leurs citoyens, et du retour à un dialogue régional apaisé et constructif.

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