14 mai 2026

Macron pointe l’ingratitude des juntes du Sahel et tourne la page de la coopération militaire

Le président français Emmanuel Macron a choisi un ton particulièrement direct pour évoquer les relations tendues entre la France et les régimes militaires du Sahel. En déclarant que Paris avait « essuyé de l’ingratitude » en échange de son engagement, il a clairement acté, avec des mots inhabituellement tranchants, la fin d’une ère diplomatique débutée il y a plus de dix ans. Ces propos ciblent sans détour les juntes installées à Bamako, Ouagadougou et Niamey, trois capitales ayant tour à tour annoncé la fin de la coopération militaire bilatérale avec la France.

Un discours présidentiel qui scelle la rupture au Sahel

Le choix des termes par l’hôte de l’Élysée marque un écart saisissant avec la retenue habituellement observée dans les échanges avec les partenaires africains. En rappelant l’ampleur de l’effort consenti par la France – incluant des pertes humaines et des investissements financiers colossaux –, Emmanuel Macron cherche à attribuer la responsabilité de l’échec à ces autorités issues de coups d’État survenus entre 2020 et 2023. Ce discours s’adresse également à l’opinion publique française, où la gestion de la crise sahélienne est perçue comme un revers stratégique majeur, surtout après le retrait forcé de l’opération Barkhane en 2022.

Pourtant, cette prise de parole risque d’aggraver une situation déjà délicate. À Bamako comme à Niamey, le discours officiel repose sur la dénonciation d’une présence française perçue comme intrusive, voire héritière d’un passé colonial. Chaque intervention de l’Élysée nourrit, de manière presque mécanique, la rhétorique souverainiste défendue par les dirigeants Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani. Les chancelleries européennes, qui suivent de près cette évolution, craignent que ce langage ne complique davantage leurs propres relations avec ces capitales sahéliennes.

L’Alliance des États du Sahel accélère son virage géopolitique

Depuis la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023, puis son évolution en confédération en juillet 2024, les trois régimes militaires ont intensifié leur réorientation stratégique. Leur départ de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), leur rapprochement avec Moscou via l’Africa Corps (successeur de Wagner), ainsi que leurs ouvertures vers Ankara et Téhéran illustrent une volonté de diversification accélérée. La France, qui conservait encore une influence économique via le franc CFA, Orange, TotalEnergies ou Eramet, voit désormais ses leviers d’action se réduire comme peau de chagrin.

Le retrait des dernières unités françaises stationnées au Tchad et au Sénégal, officialisé fin 2024, parachève ce désengagement militaire en Afrique de l’Ouest. Autrefois fort de plus de 5 000 soldats en 2020, le dispositif français se limite désormais à des missions résiduelles, centrées sur la formation et le renseignement. Cette réduction drastique transforme en profondeur la stratégie d’influence de Paris, autrefois fondée sur une projection de puissance militaire.

Une stratégie française sous le feu des critiques

En pointant du doigt l’ingratitude de ses partenaires sahéliens, Emmanuel Macron prend le risque de renforcer une perception postcoloniale déjà ancrée dans les esprits, notamment parmi les populations urbaines et jeunes du Sahel. Le mot employé renvoie inévitablement à une grammaire paternaliste que l’exécutif français avait pourtant tenté de dissoudre depuis le discours historique de Ouagadougou en novembre 2017. L’écart entre les promesses initiales de renouvellement des relations franco-africaines et la réalité actuelle d’une rupture consommée est désormais flagrant.

Cette sortie intervient alors que Paris tente de reconstruire son partenariat avec des pays jugés plus stables, comme le Maroc, la Côte d’Ivoire, le Bénin ou la Mauritanie. Cette approche de contournement du Sahel exige une communication mesurée, sous peine de fragiliser l’ensemble des relations africaines de la France. Plusieurs diplomates, y compris dans des États alliés, expriment en coulisses leur inquiétude face à un discours perçu comme trop personnel et peu diplomatique.

À Dakar, Abidjan ou Nouakchott, cette séquence est analysée avec une attention particulière, car elle révèle les difficultés de Paris à clore un chapitre sans rouvrir de blessures. La question centrale reste : comment la France peut-elle regagner une crédibilité en tant qu’interlocuteur écouté sur le continent, tout en assumant un bilan sahélien qu’elle juge injustement mal perçu ? Cette intervention marque une étape supplémentaire dans la clôture symbolique de l’héritage sahélien de la diplomatie française.

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