13 mai 2026

Mali : offensive djihadiste et rebelle, la junte en crise et le modèle russe ébranlé

Une attaque coordonnée d’envergure frappe le Mali

Le 25 avril 2026, le Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont lancé une offensive simultanée sans précédent depuis 2012. Les villes de Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré ont été ciblées, révélant l’effritement d’un modèle sécuritaire basé sur l’appui extérieur. Cette stratégie coordonnée marque un tournant dans le conflit malien, exposant les limites du partenariat avec la Russie et la fragilité de la junte militaire.

Le JNIM, initialement concentré dans le nord du pays, a étendu son influence vers l’ouest et le sud, zones autrefois moins touchées. Son expansion s’accompagne d’une intensification des attaques contre les Forces armées maliennes (FAMA), désormais soutenues par des drones turcs Bayraktar. Malgré ces renforts, les faiblesses structurelles du modèle sécuritaire russe, incarné par Africa Corps, deviennent évidentes.

Carte des zones de conflit au Mali en 2026

Bamako sous pression : une stratégie de guerre d’usure

Le JNIM a lancé une campagne d’étranglement économique de la capitale, où vivent 3,2 millions de personnes. En ciblant les axes logistiques et les convois de carburant, le groupe cherche à saper la légitimité de la junte en dégradant les conditions de vie des Maliennes et Maliennes. L’objectif ? Affaiblir la crédibilité du pouvoir et se poser en alternative crédible, notamment dans les zones rurales où l’État est absent.

Bien qu’une prise militaire de Bamako reste improbable à court terme, les attaques répétées contre l’aéroport international Modibo Keita — abritant la base d’Africa Corps — pourraient se multiplier. Le JNIM, fort de 5 000 à 6 000 combattants, mise sur une guerre d’usure, principalement psychologique, pour épuiser les forces en présence. La junte, fragilisée, voit ses ressources se concentrer sur la défense de la capitale, laissant d’autres régions vulnérables.

Dans les zones sous son contrôle, le JNIM a mis en place une administration parallèle basée sur la justice islamique, la taxation et la régulation des échanges, se présentant comme une alternative concrète à un État défaillant. Cette stratégie lui permet de gagner en popularité auprès des populations locales, malgré l’absence de soutien massif en milieu urbain.

Kidal tombe à nouveau : un revers stratégique pour la junte

Parmi les cibles de l’offensive du 25 avril, Kidal occupe une place centrale. Reprise en 2023 par les FAMA et Wagner (devenu Africa Corps), la ville symbolisait la victoire du modèle sécuritaire russe. Sa chute représente un revers sans précédent depuis 2013 et force le retrait des éléments russes de Kidal et Gao. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué lors des affrontements à Kati, cœur du pouvoir militaire.

Cette reprise rappelle les tensions historiques entre le JNIM et les rebelles touaregs du FLA, dont les agendas divergent : le premier prône la charia, les seconds défendent un projet autonomiste pour l’Azawad. Pourtant, l’adversité commune — la junte et son allié russe — a favorisé une alliance tactique opportuniste. Des négociations entre les deux groupes auraient été engagées dès fin 2024, selon des sources expertes.

La reprise de Kidal intervient alors qu’une trêve était censée être signée fin mars 2026, prévoyant la libération de « djihadistes » en échange de la levée du blocus de carburant vers Bamako. Le gouvernement malien a démenti avoir libéré 200 prisonniers, et l’accord reste flou. Le 28 avril, le JNIM a annoncé un « siège total » de Bamako, exigeant le départ des Russes. Son porte-parole, Mohamed Ramadane, a menacé de « libérer » Gao, Tombouctou et Ménaka, adoptant une rhétorique maximaliste peu propice aux négociations.

Le modèle sécuritaire russe en question

La chute de Kidal fragilise le discours officiel de la junte, qui avait fait d’Africa Corps un pilier de sa légitimité depuis 2021. Wagner, puis Africa Corps, étaient présentés comme la solution à l’insécurité, offrant une souveraineté retrouvée face à l’ancienne présence française. Leur échec à Kidal ébranle cette narrative, même si le groupe russe a jusqu’ici réussi à protéger le président Assimi Goïta.

Moscou a réaffirmé son soutien à Bamako, et une communication offensive a été déployée sur les canaux Telegram d’Africa Corps pour reprendre le contrôle du récit. Un retrait du Mali serait perçu comme un aveu d’échec pour la Russie, qui y voit une vitrine de son modèle sécuritaire en Afrique. Le Kremlin pourrait donc renforcer son engagement, quitte à envoyer des renforts supplémentaires.

La junte bénéficie également du soutien de la Turquie, via la société SADAT, présente depuis 2024. Ankara joue un rôle croissant dans la protection du régime et la formation des forces spéciales, comme en témoignent les attaques du 25 avril. Le porte-parole du FLA a appelé la Turquie à « réévaluer son engagement » aux côtés de Bamako pour jouer un rôle positif au Mali.

L’Alliance des États du Sahel face à ses limites

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023, n’est pas intervenue militairement après les attaques, malgré la clause d’assistance mutuelle prévue dans sa charte. Un communiqué de condamnation a été publié le 27 avril, mais le Niger et le Burkina Faso n’ont pas engagé de troupes. Lors d’une réunion des chefs d’état-major en avril 2026, les trois pays avaient annoncé vouloir porter leur force unifiée à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement. Cependant, face à la même menace djihadiste, Niamey et Ouagadougou n’ont pas jugé opportun de disperser leurs forces.

Cette inertie interroge sur la capacité de l’AES à faire face aux défis sécuritaires régionaux. Pourtant, la situation pourrait offrir des opportunités à l’Algérie, qui renforce son influence au Sahel. Alger a multiplié les initiatives, comme la visite d’État au Niger en février 2026, le projet de gazoduc transsaharien ou un partenariat de 50 milliards de francs CFA avec le Burkina Faso. L’Algérie se positionne comme un médiateur historique avec le FLA, via l’Accord d’Alger de 2015, et pourrait jouer un rôle clé dans les négociations futures.

Washington tente également de renouer avec Bamako. En février 2026, un responsable du Département d’État s’est rendu au Mali pour réaffirmer le respect des États-Unis pour la souveraineté malienne. Cette approche s’inscrit dans la stratégie de l’administration américaine pour contrer l’influence russe dans la région. Les attaques du 25 avril compliquent cependant ce rapprochement.

Risque de contagion régionale : des scénarios divergents

L’offensive du JNIM et du FLA marque l’entrée dans une nouvelle phase, plus coordonnée et diffuse géographiquement. Cependant, la menace ne se traduit pas de manière uniforme selon les acteurs et les zones concernées.

Le FLA, dont l’agenda est territorial et identitaire, n’a ni la vocation ni l’intérêt d’étendre ses opérations au-delà du nord du Mali. En revanche, le JNIM dispose d’une capacité de projection régionale déjà démontrée, opérant au Burkina Faso et au Niger, et étendant sa pression vers le golfe de Guinée.

Un affaiblissement durable de la junte ou un effondrement de Bamako offrirait au JNIM un sanctuaire élargi pour intensifier ses opérations. Le Burkina Faso et le Niger, dont la stabilité est liée à celle du Mali, seraient les premiers exposés. Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie pourraient subir des attaques ciblant les axes logistiques, notamment dans la région de Kayes.

Dans le golfe de Guinée, le Bénin et le Togo ne sont pas directement menacés par la situation malienne, mais par ses répercussions. L’instabilité au Burkina Faso, pays frontalier, constitue le principal vecteur de contagion vers ces États côtiers. Une dégradation supplémentaire au Burkina Faso, amplifiée par un effondrement à Bamako, serait le scénario le plus immédiatement préoccupant.

Enfin, un coup d’État interne au Mali n’est pas à exclure. La junte a durci sa répression, risquant d’accélérer sa propre fragilisation. Cette radicalisation pourrait pousser des opposants à envisager un renversement interne, offrant au JNIM une fenêtre d’opportunité pour consolider ses gains.

Conclusion : vers un nouveau paradigme sécuritaire au Sahel ?

Les attaques du 25 avril révèlent les failles d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenariats extérieurs aux résultats contestés. La junte malienne voit sa légitimité s’éroder à mesure que sa capacité à protéger les populations diminue. Le modèle russe, présenté comme une alternative crédible, montre ses limites face à la résilience des groupes armés.

La situation au Mali pourrait redessiner les équilibres régionaux, avec l’Algérie en position de force pour jouer un rôle de médiateur. Cependant, la durabilité de l’alliance entre le JNIM et le FLA reste incertaine, leur rapprochement reposant davantage sur un adversaire commun que sur un projet politique partagé. À court terme, la guerre d’usure se poursuit, tandis que les risques de contagion régionale et de déstabilisation interne pèsent sur l’ensemble du Sahel.

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