31 mai 2026

Africa Solidaire

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Violences au Nigéria : une crise humanitaire globale sous-estimée

Le Nigéria face à une crise humanitaire d’ampleur mondiale, souvent réduite à des clivages religieux

Les enlèvements massifs d’écoliers, les attaques dévastatrices contre des villages entiers et les agressions contre des fidèles, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, ont replacé le Nigéria sous les projecteurs internationaux ces derniers mois. Cette escalade de violences a pris une dimension géopolitique inédite lorsque les États-Unis ont mené, à Noël, des frappes ciblées contre des positions jihadistes dans le nord du pays, justifiées par la nécessité de protéger des communautés chrétiennes exposées.

Une insécurité qui dépasse les clivages religieux

Certains responsables américains évoquent désormais l’existence d’un « génocide chrétien » au Nigéria. Pourtant, pour les Nations Unies, ces événements spectaculaires ne reflètent qu’une partie infime de la réalité : une crise humanitaire d’une ampleur exceptionnelle, largement ignorée, qui frappe l’une des plus grandes économies du continent africain.

Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences onusiennes au Nigéria, résume l’ampleur du défi : « La sécurité constitue l’un des enjeux majeurs du pays. Elle ne se limite plus à une région précise, mais s’étend désormais à presque tout le territoire national. »

Des décennies de conflit et de déplacements forcés

L’insurrection armée, née en 2009 dans le nord-est du pays sous l’égide de Boko Haram, puis poursuivie par ses dissidences comme l’État islamique en Afrique de l’Ouest, a profondément fragilisé le pays. Près de vingt ans plus tard, cette guerre prolongée a généré une catastrophe humanitaire sans précédent.

Les chiffres sont alarmants : plus de deux millions de personnes sont toujours déplacées, souvent de manière permanente. « Une génération entière a grandi dans des camps, sans jamais connaître d’autre réalité », souligne M. Fall. Les bilans officiels font état de plus de 40 000 morts, de milliers d’écoles et de centres médicaux détruits, ainsi que de vastes zones agricoles rendues inaccessibles.

Les conséquences sont dramatiques : des populations privées de toute activité économique, incapables de subvenir à leurs besoins fondamentaux et de préserver leur dignité.

Des enfants marchent dans la boue dans un camp pour personnes déplacées à Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria.
Enfants dans un camp de déplacés à Maiduguri, symbole d’une crise humanitaire durable.

Banditisme, conflits fonciers et tensions persistantes

À cette crise structurelle s’ajoutent des violences plus diffuses. Dans le nord-ouest, des États comme Zamfara, Katsina ou Sokoto subissent ce que les autorités qualifient de « banditisme » : des groupes armés criminels multiplient les exactions, pillages et enlèvements. Résultat : environ un million de personnes ont fui ces régions.

Dans la ceinture centrale, les conflits entre agriculteurs et éleveurs, exacerbés par la pression démographique et les changements climatiques, ont provoqué de nouveaux déplacements massifs. Plus au sud, des foyers de tension persistent, liés à des revendications séparatistes ou à des sabotages dans le secteur pétrolier.

Avec près de 3,5 millions de personnes déplacées, le Nigéria abrite à lui seul près de 10 % de la population déplacée du continent africain.

Une violence généralisée, pas un conflit religieux

Les attaques récentes contre des églises et des écoles chrétiennes ont ravivé un débat international. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État de Kaduna. Quelques jours plus tôt, des villages du nord-ouest étaient la cible d’attaques meurtrières, et des élèves étaient à nouveau pris pour cibles près de l’école catholique de Papiri.

Ces événements ont rappelé le traumatisme de Chibok, où 276 lycéennes, majoritairement chrétiennes, avaient été enlevées en 2014 par Boko Haram. Face à ces violences, les États-Unis ont justifié leurs frappes de Noël par la nécessité de protéger les communautés chrétiennes, certains responsables évoquant un « génocide chrétien ».

Mohamed Malik Fall tempère ces affirmations : « Attribuer cette violence à une persécution ciblée d’un groupe religieux serait une erreur. La majorité des plus de 40 000 morts de l’insurrection sont des musulmans, tués dans des mosquées. » Il cite l’exemple d’une attaque survenue à Maiduguri, la veille de Noël, qui a frappé une zone située « entre une mosquée et un marché », faisant des victimes parmi les fidèles musulmans.

Pour lui, « l’insécurité touche tout le monde, sans distinction de religion ou d’ethnie ». Il met en garde contre des récits qui risqueraient d’exacerber les divisions plutôt que de renforcer la cohésion sociale.

Des mères déplacées avec leurs enfants participent à un exercice d'évaluation de la famine organisé par le Programme alimentaire mondial (PAM) dans l'État de Borno, au nord-est du Nigéria.
Mères et enfants déplacés lors d’un exercice d’évaluation de la famine dans l’État de Borno.

Une urgence humanitaire sous-financée, malgré des besoins colossaux

Au-delà de l’insécurité, le Nigéria fait face à une crise humanitaire d’une ampleur exceptionnelle. Dans les seuls États du nord-est, 7,2 millions de personnes ont aujourd’hui besoin d’assistance, dont près de 6 millions en situation critique.

L’insécurité alimentaire est devenue un fléau majeur : jusqu’à 36 millions de personnes pourraient basculer dans différentes phases de précarité alimentaire dans les mois à venir. Parmi les enfants de moins de cinq ans, plus de 3,5 millions risquent de souffrir de malnutrition aiguë, avec des conséquences durables sur leur développement cognitif et leur éducation.

Les défis sont multiples : sécheresses récurrentes, inondations dévastatrices, épidémies de choléra ou de méningite, et un système de santé en grande difficulté.

Le financement de l’aide humanitaire s’effondre. « Il y a quelques années, le plan de réponse humanitaire atteignait près d’un milliard de dollars par an », rappelle M. Fall. « En 2024, il était de 585 millions. En 2023, seulement 262 millions. Et cette année, nous ne sommes même pas certains d’atteindre 200 millions. »

Un géant économique africain face à ses responsabilités

Le Nigéria, première économie du continent, se trouve paradoxalement au cœur d’une crise humanitaire majeure. « Le pays n’est ni le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud », insiste M. Fall. « C’est une nation riche, et la première responsabilité de la réponse humanitaire incombe au gouvernement nigérian. »

Pour les Nations Unies, l’enjeu est désormais de transférer progressivement la gestion de l’aide aux autorités locales, tout en appelant les bailleurs internationaux à ne pas détourner le regard. « Aucune population ne souhaite dépendre de l’assistance », conclut M. Fall. « Les communautés préfèrent accéder à des opportunités économiques durables. Donner du poisson, c’est bien. Apprendre à pêcher, c’est mieux. »

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