La répression au Niger après le coup d’État : un état de droit en péril
Le Niger sous l’emprise d’une junte militaire de plus en plus autoritaire
Dix-huit mois après le coup d’État du 26 juillet 2023 ayant renversé Mohamed Bazoum, la junte militaire nigérienne renforce son contrôle sur le pays. Arrestations arbitraires, détentions illégales, censure des médias et interdiction des partis politiques : ces pratiques, documentées par Amnesty International, illustrent une dégradation alarmante des droits humains. Intitulé « Niger : menacés et muselés – l’espace civique sous pression », un rapport de l’ONG révèle les graves violations commises entre 2023 et 2025, ciblant aussi bien les opposants que les anciens responsables gouvernementaux.
Malgré ses promesses initiales de respecter l’État de droit, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) – dirigé par le général Abdourahamane Tiani – a instauré un régime répressif. Les libertés fondamentales sont bafouées, et la société nigérienne, déjà fragilisée par des années d’instabilité, se retrouve divisée.
Une alliance controversée au Sahel
Le Niger n’est pas le seul pays de la région à subir un basculement politique. Depuis 2020, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont connu des coups d’État militaires, alimentant une instabilité chronique dans le Sahel. Face aux sanctions économiques et à la menace d’une intervention de la CEDEAO, ces juntes ont scellé une alliance en septembre 2023 : l’Alliance des États du Sahel (AES). Leur objectif ? Rompre avec les anciennes puissances et s’affranchir de l’influence occidentale. Résultat : retrait de la Francophonie et rupture des liens avec la France et l’Union européenne.
Un État de droit en voie de disparition
Lors de sa prise de pouvoir, le général Tiani avait promis de garantir les droits humains et les libertés civiles. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. « Malgré les engagements pris, les autorités nigériennes ont piétiné les droits fondamentaux, tant dans la loi que dans les faits », déclare Marceau Sivieude, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et centrale. Le recours aux ordonnances et l’affaiblissement des institutions démocratiques ont créé un vide juridique propice aux abus.
Des lois liberticides pour étouffer toute opposition
Parmi les mesures les plus controversées, la loi de 2019 sur la cybercriminalité – rétablie en juillet 2024 – permet de condamner des citoyens pour diffamation, injure ou diffusion de contenus jugés troublants. Une formulation floue qui offre un outil redoutable contre les détracteurs du régime. Pire encore, une ordonnance d’août 2024 élargit la définition des infractions terroristes, autorisant le fichage et la déchéance de nationalité pour les opposants. Depuis octobre 2024, 21 personnes, dont d’anciens ministres, en ont déjà fait les frais.
« Je n’ai que la nationalité nigérienne, et cette décision pourrait me rendre apatride. Il n’y a plus d’État de droit au Niger », témoignait Hamid Ngadé, ancien conseiller de Mohamed Bazoum. Une dérive dénoncée par l’ONG, qui qualifie ces mesures de persécutions politiques.
Le pluralisme politique n’est plus qu’un lointain souvenir : les partis sont suspendus depuis le coup d’État, privant le pays de tout contre-pouvoir institutionnel.
Société civile et médias : la chape de plomb s’étend
La junte nigérienne ne se contente pas de réprimer l’opposition politique : elle étend son emprise sur la société civile et les médias. Les services de renseignement, comme la DGSE, sont accusés de disparitions forcées, d’arrestations arbitraires et de détentions prolongées. Moussa Tchangari, militant emblématique, en est une victime : arrêté en décembre 2024, il encourt jusqu’à dix ans de prison pour des accusations floues.
Le régime instrumentalise la division sociale en opposant les « patriotes » aux « apatrides », un terme péjoratif pour discréditer les critiques. « Nous vivons sous un état d’exception. Les gens ont peur de s’exprimer ou d’agir », confie un responsable associatif à Niamey. Les organisations de la société civile, autrefois actives, sont aujourd’hui réduites au silence.
La presse, cible privilégiée du pouvoir
Après avoir restreint la liberté d’expression, le CNSP s’attaque frontalement à la liberté de la presse. La Maison de la presse a été suspendue en janvier 2024 au profit d’un comité inféodé au pouvoir. Les chaînes internationales comme RFI, France 24 et la BBC ont été bannies, tandis que les journalistes locaux subissent harcèlement et arrestations. Ousmane Toudou et Soumana Maïga, arrêtés en avril 2024, ont été jugés devant un tribunal militaire, une procédure exceptionnelle pour des civils.
La blogueuse Samira Sabou a même été victime d’une disparition forcée avant d’être poursuivie sous la loi de cybercriminalité. Face à cette répression, l’autocensure s’impose : « Maintenant, quand tu écris, tu dois réfléchir à chaque mot. Plus personne ne défend la presse », confie un journaliste à Amnesty International.
Ousmane Diallo, chercheur spécialiste du Sahel, alerte : « La liberté d’expression et la liberté de la presse sont essentielles à la démocratie. Le Niger est à un tournant critique ». Pourtant, les assises nationales de février 2025 ont recommandé une transition de cinq ans, avec la possibilité pour les dirigeants actuels de se représenter aux élections. Une perspective qui confirme l’ancrage du pouvoir militaire et éloigne encore davantage le pays d’un retour à la normale.