3 mai 2026

Répression des médias au Burkina Faso : trois journalistes enlevés

Ouagadougou, Burkina Faso – Trois journalistes ont été arrêtés le 24 mars 2025 alors qu’ils couvraient une vague de répression des médias orchestrée par la junte militaire, selon des informations rapportées par des associations de défense des droits humains. Guezouma Sanogo et Boukari Ouoba, respectivement président et vice-président de l’Association des journalistes du Burkina (AJB), ainsi que Luc Pagbelguem, reporter pour la chaîne privée BF1, ont été appréhendés dans la capitale.

Leur lieu de détention reste inconnu, alimentant les craintes d’une disparition forcée. Cette arrestation s’inscrit dans un contexte de répression accrue des libertés depuis le coup d’État de 2022 mené par le président Ibrahim Traoré.

Une junte militaire sous le feu des critiques

Depuis son arrivée au pouvoir, la junte a systématiquement ciblé les médias indépendants, les opposants politiques et les voix dissidentes. Une loi d’urgence, élargie pour museler toute critique, a notamment servi à enrôler de force des journalistes, des militants et des magistrats dans l’armée. Cette stratégie vise à étouffer toute contestation et à commettre des abus en toute impunité.

« L’arrestation arbitraire et la disparition de ces trois journalistes illustrent la volonté de la junte de contrôler l’information et d’empêcher toute remise en question de ses agissements », déclare Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel pour une organisation de défense des droits humains. « Il est urgent que les autorités révèlent leur sort et les libèrent immédiatement ».

Chronologie d’une répression méthodique

Quelques jours avant leur arrestation, l’AJB avait organisé une conférence de presse pour dénoncer les restrictions imposées aux médias. Le 24 mars, des hommes en civil, se présentant comme des policiers des services de renseignement burkinabè, ont appréhendé les deux dirigeants de l’association. Le même jour, Luc Pagbelguem a été arrêté pour avoir couvert cet événement. Le lendemain, le ministre de l’Administration territoriale dissout l’AJB, privant ainsi les journalistes d’un organe de défense essentiel.

Les avocats des journalistes ont tenté en vain de les localiser dans les commissariats et gendarmeries de Ouagadougou. Le 25 mars, les services de renseignement ont conduit Guezouma Sanogo et Boukari Ouoba à leur domicile avant de les emmener à nouveau vers une destination inconnue. Quant à Luc Pagbelguem, la chaîne BF1 a rapporté que les autorités avaient affirmé vouloir simplement « l’entendre », sans qu’aucune information ne filtre depuis.

Autres cas similaires : des disparitions inquiétantes

Le 18 mars, Idrissa Barry, militant politique et journaliste membre du mouvement Servir et Non se Servir (SENS), a également été arrêté par des hommes prétendant être des gendarmes. Son lieu de détention est tout aussi mystérieux. Quatre jours avant son enlèvement, SENS avait publié une déclaration condamnant les attaques meurtrières menées par les forces gouvernementales et leurs alliés contre des civils à Solenzo, dans l’ouest du pays.

En juin 2024, Serge Oulon, directeur du journal L’Événement, ainsi que les analystes Adama Bayala et Kalifara Séré, avaient été arrêtés. Les autorités ont d’abord nié leur détention avant d’admettre en octobre 2024 qu’ils avaient été enrôlés de force dans l’armée. Leur localisation actuelle reste inconnue.

En avril 2024, le Conseil supérieur de la communication (CSC) avait suspendu la chaîne française TV5 Monde et plusieurs autres médias pour avoir relayé un rapport de Human Rights Watch mettant en lumière des crimes contre l’humanité commis par l’armée dans la province du Yatenga. Le site de cette organisation a également été bloqué au Burkina Faso.

Exil et propagande : l’étouffement des voix indépendantes

Face à cette répression, de nombreux journalistes ont choisi de fuir le pays par crainte d’emprisonnement, de torture ou de disparition forcée. « Je ne mettrai plus les pieds à Ouagadougou. Les médias libres n’existent plus ici – seule la propagande gouvernementale est tolérée », témoigne un reporter en exil après l’arrestation d’Idrissa Barry.

La dernière vague de répression coïncide avec une escalade des violences dans tout le pays. Le 15 mars, des combattants du Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda) ont attaqué la base militaire de Séguénéga, tuant sept civils et quatre soldats. Une vidéo vérifiée par Human Rights Watch montre l’assaut sur un complexe fortifié de la région.

« La violence au Burkina Faso est en train de s’intensifier, mais les médias indépendants, réduits au silence, ne peuvent plus en rendre compte de manière fiable », explique un journaliste burkinabè en exil. « Les attaques contre les civils, comme celle de Solenzo, sont soit ignorées, soit déformées par les médias pro-gouvernementaux ».

Un appel à la communauté internationale

Le droit international protège la liberté d’expression et interdit les arrestations arbitraires ou les disparitions forcées. Pourtant, le Burkina Faso, signataire de la Convention contre les disparitions forcées, semble ignorer ces obligations. « Les médias indépendants sont plus nécessaires que jamais au Burkina Faso », souligne Ilaria Allegrozzi. « La junte doit mettre fin à sa répression brutale et libérer immédiatement les journalistes détenus ».

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