20 mai 2026

Africa Solidaire

Actualités et analyses sur l'Afrique subsaharienne, avec un regard solidaire sur les enjeux du continent.

Sénégal malien : la route dakaro-Bamako sous la menace des jihadistes

L’axe routier reliant Dakar à Bamako, épine dorsale des échanges commerciaux entre le Sénégal et le Mali, subit une crise sécuritaire sans précédent. L’Union des routiers sénégalais (URS) a ordonné à ses chauffeurs de suspendre leurs trajets vers le Mali, alertée par l’escalade des attaques attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), lié à Al-Qaïda. Depuis fin avril, les convois de fret sont devenus des proies régulières pour les groupes armés, transformant cet itinéraire vital en un terrain hostile.

Un axe commercial indispensable mis à mal

Le corridor Dakar-Bamako est le pouls économique reliant les deux pays. Ce sont des centaines de camions chaque semaine qui acheminent carburants, produits alimentaires, matériaux de construction et équipements industriels, essentiels à la survie économique du Mali enclavé. La fermeture des frontières ivoiriennes pendant la crise diplomatique avait déjà poussé Bamako à se tourner massivement vers le port de Dakar pour ses approvisionnements. Aujourd’hui, la décision des routiers sénégalais menace de paralyser un flux logistique qui représente des milliards de francs CFA chaque année.

Sans ces convois, les marchés malien pourraient rapidement subir des ruptures d’approvisionnement en produits de première nécessité et en carburant. Les prix, déjà sous tension en raison de l’inflation, risquent de s’envoler, aggravant la précarité des ménages et les tensions sociales dans la capitale malienne.

Le Jnim cible les nerfs économiques du Sahel

Depuis plusieurs semaines, le Jnim a renforcé ses attaques contre les convois logistiques sur les routes de l’ouest malien, une zone jusqu’alors moins touchée par les violences jihadistes. Les camions-citernes, les remorques de marchandises et les véhicules de transport de passagers sont systématiquement pris pour cible. Cette stratégie, déjà observée dans le centre du pays contre les forces armées, s’étend désormais vers les frontières sénégalaise et mauritanienne, où la présence militaire est moins dense.

Les objectifs du groupe armé sont doubles. D’un côté, il cherche à asphyxier les grandes villes contrôlées par l’armée malienne en coupant leur ravitaillement. De l’autre, ces attaques permettent aux jihadistes de s’emparer de carburant et de biens manufacturés, deux ressources essentielles pour leur survie dans les zones rurales reculées. Les pertes humaines et matérielles s’accumulent pour les transporteurs sénégalais, avec des chauffeurs tués, blessés ou pris en otage lors d’embuscades répétées.

Dakar face à un casse-tête sécuritaire et économique

Le gouvernement sénégalais se trouve aujourd’hui confronté à un dilemme de taille. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye, Dakar a adopté une posture diplomatique distincte de celle de la CEDEAO, privilégiant le dialogue avec les juntes sahéliennes. Pourtant, l’insécurité grandissante sur le corridor menace directement les intérêts économiques du Sénégal et la sécurité de ses citoyens.

Le port de Dakar, qui a profité du report des flux maliens, pourrait voir son activité commerciale chuter si les convois terrestres ne reprennent pas. Des opérateurs logistiques envisagent déjà des solutions alternatives, comme le détour par la Mauritanie ou le recours au rail, mais ces options restent limitées en termes de capacité et de rentabilité. Les conséquences ne se limitent pas au Sénégal : c’est toute l’économie ouest-africaine qui pourrait subir un contrecoup.

La capacité du Jnim à fermer un axe de plus de 1 200 kilomètres illustre l’ampleur des défis sécuritaires dans la région. Depuis le retrait des partenaires occidentaux et la restructuration de l’Alliance des États du Sahel, les vides sécuritaires se multiplient. Une coordination renforcée entre Dakar et Bamako pourrait-elle permettre de rouvrir le corridor ? Rien n’est moins sûr, d’autant que les autorités maliennes ont jusqu’ici écarté cette hypothèse.

Copyright © All rights reserved. | Newsphere par AF themes