Situation alarmante au Sahel : menaces jihadistes et dérive autoritaire
Picture taken about 15 km North-West of Niamey during the dry cooler season in the Sahel
Le Sahel, autrefois au cœur de l’actualité internationale, a vu son importance médiatique s’effacer au profit d’autres crises mondiales. Entre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le conflit israélo-palestinien, les tensions en République démocratique du Congo et les changements politiques aux États-Unis, l’attention des médias et des décideurs s’est détournée de cette région. Pourtant, les défis sécuritaires et politiques du Sahel persistent et s’aggravent, menaçant la stabilité de toute l’Afrique de l’Ouest.
Les régimes militaires arrivés au pouvoir dans trois pays clés – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – avaient promis de mettre fin à la menace jihadiste. Cependant, force est de constater que cette promesse n’a pas été tenue. Au contraire, les groupes armés jihadistes ont renforcé leur emprise, multipliant les attaques meurtrières contre les civils et les forces de sécurité. Aujourd’hui, le Sahel est devenu la région la plus touchée par la violence jihadiste au monde, selon les dernières données disponibles.
Cette situation s’accompagne d’une dérive autoritaire sans précédent. Les transitions vers un retour à l’ordre constitutionnel sont régulièrement reportées, les élections démocratiques sont bloquées, et les libertés fondamentales, notamment la liberté de la presse, sont sévèrement restreintes. Les journalistes, locaux comme étrangers, sont muselés, contraints à l’exil ou victimes de harcèlement. Les organisations de la société civile subissent des pressions constantes, allant des arrestations arbitraires aux exécutions sommaires, plongeant les populations dans un climat de peur et d’incertitude.
Cet article analyse les évolutions récentes de la situation sécuritaire et politique au Sahel, en se concentrant sur les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Il met en lumière la progression alarmante de la violence jihadiste, évalue la dégradation des conditions politiques et plaide pour un engagement renouvelé de l’Union européenne et de ses États membres dans la région. Malgré un contexte international complexe et un recul de l’influence européenne, il est crucial de suivre de près les dynamiques régionales pour anticiper leurs répercussions potentielles en Afrique et au-delà.
Cet article est le premier d’une série de deux textes consacrés aux transformations du paysage politique et sécuritaire au Sahel. Le prochain texte explorera les réajustements des partenariats régionaux et internationaux des pays de l’AES.
Violence jihadiste en hausse : une région sous pression
Il y a dix ans, le Sahel était l’une des régions africaines les moins touchées par l’extrémisme violent. En 2024, la situation s’est inversée de manière spectaculaire. Le nombre de morts liées à la violence jihadiste a été multiplié par trois depuis 2021, atteignant plus de 11 200 victimes. Cette escalade s’explique en grande partie par la vague de coups d’État qui a secoué la région entre 2020 et 2023. Cependant, ces chiffres ne reflètent pas l’ensemble de la tragédie : en 2024, près de 2 430 civils ont également été tués par les forces de sécurité nationales et leurs alliés, notamment des mercenaires russes. Ainsi, les acteurs étatiques pourraient être responsables d’un nombre de morts civiles supérieur à celui des groupes jihadistes, un phénomène particulièrement alarmant.
Le Mali : entre offensive militaire et escalade des violences
L’expulsion de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2023 a marqué un tournant dans la crise malienne. Cette éviction a été suivie par la reprise des combats entre l’armée malienne et les séparatistes touaregs dans le nord du pays, avec le soutien de troupes russes. Depuis, les forces de sécurité maliennes sont engagées dans un double combat : elles affrontent à la fois les mouvements séparatistes et les groupes jihadistes, que les autorités de transition qualifient indistinctement de « terroristes ».
La reprise de Kidal en octobre 2023, une ville sous contrôle rebelle depuis une décennie, a été présentée comme une victoire pour la souveraineté malienne. Pourtant, cet événement n’a pas modifié l’équilibre des forces sur le terrain. Une alliance ponctuelle entre le Cadre stratégique permanent pour la défense du peuple de l’Azawad (CSP-DPA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) a abouti, en juillet 2024, à une défaite cuisante des forces maliennes et de leurs alliés du groupe Wagner à Tinzaouaten, près de la frontière algérienne. Cette embuscade a coûté la vie à environ 40 soldats maliens et 80 mercenaires russes, marquant la perte la plus importante pour le groupe Wagner depuis son déploiement dans la région.
À l’automne 2024, les groupes jihadistes ont intensifié leurs attaques à travers le Mali. En septembre, le JNIM a mené deux attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, causant la mort de plus de 70 membres des forces de sécurité et détruisant un avion présidentiel. Ces opérations, d’une audace stratégique inédite, ont révélé l’incapacité des forces maliennes à contrôler le territoire et la volonté des jihadistes de discréditer le régime. Fait notable : seuls des objectifs militaires ont été ciblés, suggérant une tentative de gagner ou de conserver un soutien populaire, une stratégie confirmée dans les communications du JNIM. Cette approche contraste avec celle de l’État islamique au Sahel, qui gouverne davantage par la peur.
Les civils ne sont pas épargnés par cette spirale de violence. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En août, en représailles à l’embuscade de Tinzaouaten, des frappes de drones menées par l’armée malienne ont tué plus de 20 civils dans la même zone. Les violences se sont poursuivies en 2025, avec plus de 50 personnes tuées en février près de Gao lors d’une embuscade contre un convoi militaire escortant des civils. Malgré cette dégradation de la situation, les sondages de 2024 indiquent que les Maliens conservent une confiance surprenante dans leurs forces armées et dans leur prétendue « montée en puissance ».
Le Burkina Faso : un État en perte de contrôle
Depuis le coup d’État militaire de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso n’a cessé de se dégrader. En 2024, des rapports indiquaient que les forces armées de l’État avaient perdu le contrôle de 60 % du territoire, avec une présence active du JNIM dans 11 des 13 régions du pays. Bien que ces chiffres soient difficiles à vérifier, des observateurs sur le terrain confirment que les groupes jihadistes circulent librement dans le pays. Cette expansion se traduit par une hausse record du nombre de victimes : les décès liés au terrorisme ont augmenté de 68 % entre 2022 et 2023, et 2024 s’annonce comme une année encore plus meurtrière. L’attaque la plus meurtrière de l’histoire du Burkina Faso s’est produite en août 2024, dans la ville de Barsalogho. Ironie tragique : les jihadistes du JNIM ont frappé alors que des civils, contraints d’aider l’armée, creusaient des tranchées pour défendre la ville. Le nombre de victimes a été estimé entre 130 et 600 personnes, un bilan sordide pour la région.
Les forces de l’État ne sont pas en reste en matière de violations des droits humains. En février 2024, Human Rights Watch a révélé que l’armée avait sommairement exécuté au moins 223 civils en une seule journée dans deux villages. Ces exactions se sont poursuivies tout au long de l’année, avec des témoignages de mutilations de cadavres par des soldats. En mars, dans le village de Solenzo, des miliciens civils – les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) – ont été accusés d’avoir massacré des civils peuls, un groupe particulièrement ciblé en raison de ses liens présumés avec les groupes jihadistes. Officiellement présentée comme une opération réussie contre des terroristes, cette attaque aurait fait des dizaines de victimes, majoritairement des enfants, des personnes âgées et des femmes. En représailles, le JNIM a lancé une attaque majeure contre un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et VDP, et revendiquant cet acte comme le « début de la vengeance de Solenzo ».
Cette escalade de la violence s’explique en partie par la décision du régime burkinabè d’armer les civils. Initiée en 2020 et intensifiée après le second coup d’État de 2022, cette stratégie vise à mobiliser 50 000 miliciens VDP supplémentaires pour lutter contre les terroristes. Chaque volontaire reçoit deux semaines de formation, une arme, des moyens de communication et un soutien financier mensuel d’environ 300 euros, avec un contrat renouvelable d’un an. Cependant, ce recrutement, basé sur certaines communautés (les Peuls étant largement exclus), a exacerbé les tensions ethniques et la violence intercommunautaire. Les villages abritant des VDP sont devenus des cibles privilégiées de représailles par les jihadistes, brouillant les lignes entre forces étatiques, miliciens, groupes jihadistes et civils. Une large partie de la société burkinabè est désormais impliquée, volontairement ou non, dans un groupe armé.
En 2024, des témoignages ont révélé le recrutement forcé d’opposants politiques dans les rangs des VDP, vidant de sens la notion même de « volontaire ». Pire encore, de nombreux VDP sont envoyés en première ligne comme chair à canon. Cette spirale de violence et de violations des droits humains a fait du Burkina Faso le pays avec le plus grand nombre de déplacés internes en Afrique de l’Ouest : plus de 2 millions de personnes ont fui leur foyer.
Le Niger : une situation qui se détériore
Bien que le Niger ait été relativement épargné par les attaques jihadistes par rapport à ses voisins de l’AES, la situation s’est rapidement dégradée depuis le coup d’État de 2023. Dans les mois qui ont suivi, l’armée nigérienne a intensifié ses opérations, mais le nombre de civils tués par les groupes jihadistes, ainsi que celui des militants tués ou arrêtés par les forces de sécurité, a explosé. Depuis le coup d’État, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils que durant l’année précédente, plaçant les populations entre deux feux : la violence des acteurs non étatiques et celle des forces armées.
Une étude de l’initiative Safeguarding Security Sector Stockpiles (S⁴) a révélé que la situation sécuritaire s’est encore détériorée en 2024 : les forces armées de l’État ont été attaquées à 51 reprises en neuf mois, soit presque le double des chiffres de 2023. Dans le même temps, le nombre de groupes armés non étatiques a augmenté, devenant plus offensifs. En mars 2024, au moins 23 soldats nigériens ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre, deux attaques successives ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays, près de la frontière avec le Burkina Faso. La violence s’est poursuivie en 2025 : en mars, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes.
Si le Niger semble légèrement plus stable que ses voisins, la réalité reste préoccupante : depuis juillet 2023, la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader.
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Malgré une présence jihadiste croissante dans les trois États de l’AES, des différences importantes persistent dans la nature des groupes actifs et leurs interactions avec les populations locales. Les stratégies militaires adoptées par chaque régime varient également. Au Mali, les forces gouvernementales collaborent avec des troupes russes pour combattre à la fois les groupes jihadistes et les mouvements séparatistes, dans une tentative de reconquête du nord du pays. À l’inverse, le Burkina Faso a choisi de ne pas impliquer directement les Russes dans les combats, préférant mobiliser et armer des civils. Cette approche a engendré un cercle vicieux de violences et de représailles entre les miliciens et le JNIM, au détriment des populations civiles. Le Niger, quant à lui, fait face à des menaces de l’État islamique au Sahel, notamment le long de la frontière avec le Mali, ainsi qu’à des éléments du JNIM dans les régions de Tillabéri et de Dosso. Les autorités nigériennes ont également recours à des milices d’autodéfense, mais à une échelle plus limitée et mieux encadrée que leurs homologues burkinabè.
Une tendance commune aux pays de l’AES est l’apparition d’attaques de grande ampleur ou à forte létalité, souvent appuyées par des frappes aériennes ou de drones, des engins explosifs improvisés (EEI) et des tirs de mortier, menées tant par le JNIM que par l’État islamique au Sahel. Ces tactiques illustrent une évolution dans les méthodes de combat. Bien que des villages aient été attaqués, les groupes jihadistes se concentrent principalement sur les zones rurales, à l’exception des attaques ciblant Bamako. Ils évitent de tenter de s’emparer de grandes villes, jugées trop risquées pour des bénéfices limités. La collecte de la « zakat » est plus facile à organiser dans les campagnes, où les représailles de l’État sont moins probables. Cependant, des rapports évoquant des « dialogues communautaires » entre certains sous-groupes du JNIM et les autorités de transition maliennes ont émergé début 2025. Si ces échanges sont confirmés et poursuivis, ils pourraient annoncer un changement stratégique plus large du régime malien, avec des répercussions à l’échelle de l’ensemble de l’AES.
Transitions politiques : un provisoire devenu permanent
Depuis leur arrivée au pouvoir, les trois régimes militaires de l’AES ont régulièrement prolongé leurs calendriers de transition et modifié leurs constitutions pour consolider leur emprise et prolonger leur mandat.
Le premier coup d’État dans la région a eu lieu au Mali en août 2020. Les autorités de transition avaient initialement prévu une période de transition de 18 mois, avec des élections prévues pour février 2022. Aucune élection n’a cependant eu lieu cette année-là. Après des négociations avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), une nouvelle transition de 24 mois a été annoncée en juin, avec un scrutin fixé à février 2024. Dès l’automne 2023, les autorités de transition ont justifié un nouveau report pour des raisons « techniques », notamment liées à l’adoption d’une nouvelle constitution et à un recensement mené par une entreprise française. En mai 2024, soit trois mois après la fin théorique de la transition, un dialogue intermalien a recommandé une nouvelle période de transition comprise entre deux et cinq ans, permettant au chef de la junte de rester au pouvoir jusqu’en 2029, avec la possibilité de se présenter aux élections. En octobre 2024, le colonel Goïta s’est auto-promu général d’armée – le plus haut grade militaire du pays – et a nommé cinq membres du régime au même rang, symbolisant clairement leur mainmise sur le pouvoir. Bien que des discussions sur la tenue d’élections aient refait surface à l’automne 2024, elles avaient déjà disparu au début de 2025.
Au Burkina Faso, le capitaine Traoré, auteur du second coup d’État en septembre 2022, avait initialement promis des élections pour juillet 2024. Dès l’automne 2023, cependant, son régime annonçait que les élections n’étaient plus une priorité, avant de proposer une réforme constitutionnelle. En mai 2024, la durée de la transition a été fixée à 60 mois, permettant à Traoré de rester en poste jusqu’en 2029. Cette décision, calquée sur celle du Mali, a permis de consolider son emprise sur le pouvoir.
Parmi les trois États de l’AES, le Niger s’est montré le plus réticent à fixer une date pour les élections. Pendant plus de 18 mois, le régime a évité toute annonce officielle de calendrier. Ce n’est qu’après un bref « dialogue national » en février 2025 qu’une période de transition renouvelable d’au moins cinq ans a été recommandée. Déjà général, le chef de la junte nigérienne, Tchiani, s’est auto-promu général d’armée au moment même où il prêtait serment en mars 2025 pour une période de cinq ans à la présidence.
La longueur – voire la permanence – de ces transitions permet aux dirigeants de poser les bases de la confédération AES dans la région. De nouveaux leaders, s’ils étaient démocratiquement élus, auraient peut-être été moins enclins à poursuivre le projet AES ou à rompre avec la CEDEAO, en raison des conséquences économiques et politiques d’une telle décision. Avec cinq années de pouvoir garanties et la possibilité d’être « réélus », les régimes actuels disposent de la marge nécessaire pour nouer de nouveaux partenariats, tant régionaux qu’internationaux. La récente déclaration de soutien de la Russie à la nouvelle force conjointe de l’AES en est un exemple. L’Union européenne et ses États membres doivent donc intégrer cette nouvelle réalité dans leurs stratégies de (ré)engagement.
Dérive autoritaire : quand l’information devient une arme
Faute de pouvoir imposer leur autorité sur l’ensemble de leurs territoires, les régimes militaires des trois États de l’AES ont renforcé leur contrôle sur l’espace informationnel. Depuis les coups d’État, les médias indépendants et étrangers ont été suspendus ou interdits, les journalistes étrangers expulsés et les journalistes locaux réprimés, parfois arbitrairement arrêtés. Les partis politiques et les organisations de la société civile ont été suspendus ou placés sous haute surveillance.
Au Mali, le gouvernement de Goïta a progressivement restreint la liberté d’expression depuis son arrivée au pouvoir en 2020. Dès 2022, les autorités ont interdit Radio France Internationale (RFI) et France 24, puis suspendu temporairement Joliba TV News. En novembre 2024, la Haute Autorité de la communication du Burkina Faso a saisi les autorités maliennes à propos d’un programme télévisé évoquant un coup d’État mis en scène. Résultat : la licence de diffusion de la chaîne privée a été retirée, illustrant la coordination croissante des régimes de l’AES pour contrôler les médias. Entre 2022 et 2024, les critiques envers les régimes de transition ont été confrontées à des arrestations arbitraires et du harcèlement. En février 2023, le directeur de la division des droits humains de la Mission des Nations unies a été expulsé, peu avant le retrait de la MINUSMA. À la fin de 2023 et au début de 2024, plusieurs ONG ont été fermées, et en 2024, les partis politiques ont vu leurs activités suspendues pour trois mois. Les médias ont été interdits d’en parler, renforçant encore la dérive autoritaire.
Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a suivi une trajectoire similaire : deux journalistes étrangers ont été expulsés sans justification. Par la suite, RFI et France 24 ont été interdits, tandis que Jeune Afrique a été suspendu pour avoir discrédité l’appareil militaire. En 2024, TV5Monde a également été suspendue pour avoir diffusé une interview critique avec un ancien président de commission électorale. Depuis début 2025, une nouvelle vague de répression a visé les médias et les opposants exilés, placés sur des listes de terroristes pour les intimider. En mars, trois journalistes ont été enlevés, réapparaissant dix jours plus tard en uniforme militaire dans une vidéo où ils affirmaient « couvrir la réalité sur le terrain » – un exemple typique d’enrôlement forcé.
Le Niger n’est pas en reste. Une semaine après le coup d’État, RFI et France 24 ont été suspendus. Depuis, d’autres médias ont été fermés, et des journalistes traitant de questions sécuritaires ont été intimidés et emprisonnés. Les organisations de défense des droits humains ont documenté des détentions arbitraires, incluant l’ancien président Mohamed Bazoum et sept membres de son cabinet, ainsi que des disparitions forcées, des violations du droit à un procès équitable et des attaques contre la liberté de la presse. Les partis politiques ont été suspendus depuis le coup de juillet 2023, réduisant au silence toute opposition formelle. Depuis octobre 2024, les autorités nigériennes retiennent les passeports des étrangers arrivant à l’aéroport international de Niamey, parfois jusqu’au jour du départ, rendant les recherches et déplacements très difficiles. Cette stratégie permet aux régimes de garder un levier de contrôle sur les acteurs extérieurs.
En contrôlant l’espace informationnel et la société civile, les régimes militaires de l’AES imposent leur version des faits. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè affirmait contrôler 70 % du territoire, un chiffre identique à celui attribué aux groupes jihadistes par des recherches extérieures. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile d’accéder à une lecture exacte de la situation réelle sur le terrain.
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Le Sahel a été largement absent des radars médiatiques au cours de l’année écoulée. Cette absence s’explique à la fois par l’émergence d’autres crises mondiales qui ont capté l’attention, mais aussi par la répression croissante des médias indépendants dans les trois pays de l’AES et par le désengagement progressif des opinions publiques occidentales après leur retrait forcé de la région.
Pourtant, comme cet article l’a démontré, le silence qui entoure le Sahel ne signifie ni stabilité ni sécurité – bien au contraire. Toutes les crises qui avaient motivé l’engagement de l’Europe et des autres puissances occidentales dans la région sont toujours présentes, et elles s’aggravent. L’expansion jihadiste s’accélère, l’insécurité alimentaire empire : entre juin et août 2025, quelque 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest devraient connaître une faim aiguë. Le nombre de personnes déplacées internes atteint des records, avec plus de 3,1 millions de déplacés rien qu’au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad en mars 2025.
Le Sahel n’est peut-être plus une priorité stratégique pour l’Union européenne, confrontée à d’autres urgences. Mais il serait erroné de croire que les crises qui s’y déroulent ne produiront pas d’effets sur le continent européen à moyen ou long terme. Se désengager du Sahel ne signifie pas seulement rompre avec les régimes militaires, mais aussi avec les populations.
Alors que l’UE réévalue son approche, marquée par une participation française désormais plus discrète, des premiers pas prudents vers une reprise des contacts ont été amorcés, notamment par le nouveau représentant spécial de l’UE. Mais avant d’aller plus loin, l’Europe devra clarifier ses priorités dans une région qui s’ouvre désormais à de nouveaux partenaires. Que veut-elle faire ? Que peut-elle faire ? Et avec qui ?
Ce qui semble clair, en revanche, c’est qu’à l’heure d’une polarisation croissante du monde, il est urgent de renforcer les liens, les échanges de savoirs et les solidarités entre continents, régions et sociétés pour faire face ensemble aux défis globaux.