28 avril 2026

Stratégie américaine au Sahel : le rôle clé du Maroc dans la recomposition géopolitique

Une nouvelle donne géopolitique au Sahel sous l’impulsion américaine

Le Sahel connaît une reconfiguration stratégique discrète mais significative. Alors que les partenariats européens avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont progressivement effrités, et que Moscou a renforcé sa présence via des structures paraétatiques, Washington semble désormais adopter une posture plus active dans la région. Pour Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe, cette dynamique ne relève pas d’un retour en force des États-Unis, mais plutôt d’une stratégie d’ajustement progressif, judicieusement calibrée pour exploiter les opportunités nées du recul européen et des limites opérationnelles d’autres acteurs.

Selon ses analyses, les États-Unis n’ont jamais réellement quitté le Sahel ; ils ont simplement privilégié une approche indirecte, laissant mûrir les conditions avant d’intervenir de manière plus visible. Cette méthode s’inscrit dans la tradition pragmatique de la diplomatie américaine, où « les intérêts stratégiques priment sur les considérations idéologiques », explique Dupuy. Dans ce cadre, la coexistence avec la Russie n’est pas perçue comme une menace, mais comme une complémentarité opérationnelle, chaque puissance se positionnant sur les espaces laissés vacants par d’autres.

Les leviers d’une stratégie américaine adaptative

Plusieurs facteurs favorisent aujourd’hui une fenêtre d’action pour Washington. D’une part, « l’ONU perd en crédibilité et, d’autre part, les dispositifs russes peinent à endiguer la progression des groupes armés terroristes ». Ces éléments créent un environnement propice à un redéploiement indirect, où les États-Unis pourraient capitaliser sur l’affaiblissement de leurs concurrents traditionnels.

Leur approche repose sur un dialogue structuré avec les régimes en place, quelle que soit la légitimité de leur accession au pouvoir. « Les Américains n’hésitent pas à négocier avec des interlocuteurs qu’ils ne soutiennent pas idéologiquement », souligne Dupuy, citant en exemple les échanges avec les autorités maliennes, similaires à ceux menés avec les talibans en Afghanistan ou les autorités afghanes avant leur chute. Cette flexibilité politique contraste avec la rigidité européenne, qui refuse de reconnaître les juntes militaires au pouvoir.

Une sous-traitance sécuritaire comme pilier de l’influence

L’un des piliers de la stratégie américaine réside dans l’externalisation des missions sécuritaires. « Ce ne sont pas les États-Unis ou la Russie qui interviendront directement, mais des sociétés militaires privées (ESSD) ou des entreprises comme Blackwater », précise Dupuy. Cette méthode, déjà éprouvée en République démocratique du Congo (RDC) avec le Rwanda, permet de limiter l’exposition directe tout en maintenant une présence opérationnelle.

Cette sous-traitance s’accompagne d’une coopération avec des partenaires locaux et régionaux. Dupuy évoque notamment la Turquie comme un allié de choix, tandis que la Chine, peu présente sur les segments sécuritaires sahéliens, offre une opportunité supplémentaire pour Washington. Sur le plan économique, l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) joue un rôle clé, permettant à trente pays africains, dont plusieurs du Sahel, de bénéficier d’exemptions tarifaires sur le marché américain. Ce dispositif renforce l’ancrage économique des États-Unis dans la région, en parallèle de leur dimension sécuritaire.

Le Maroc, acteur incontournable de la projection américaine

Dans ce paysage complexe, le Maroc émerge comme un partenaire stratégique pour les États-Unis. Les relations bilatérales entre Rabat et Washington se sont intensifiées sur les plans militaire, économique et diplomatique, créant une complémentarité d’intérêts.

Dupuy souligne que « les États-Unis ne peuvent pas intervenir frontalement au Sahel » en raison des contraintes politiques et médiatiques. Dans ce contexte, le Maroc, grâce à son image positive et sa capacité à dialoguer avec les juntes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso, devient un relais idéal. « C’est un partenaire dont les Américains ont besoin pour avancer leurs pions sans s’exposer », analyse-t-il.

L’Algérie, autrefois un acteur majeur dans la région, voit quant à elle son influence s’affaiblir. « Les liens organiques entre Alger et Bamako se sont distendus, notamment en raison du soutien algérien à des acteurs religieux jugés inacceptables par les autorités maliennes ». Le Maroc, en revanche, bénéficie d’un capital relationnel distinct, renforcé par son rôle dans la formation des imams via l’Institut Mohammed VI. Depuis 2015, cette institution forme des cadres religieux pour l’ensemble de la région, promouvant un islam modéré malikite et soufi, un outil d’influence douce particulièrement efficace.

Des perspectives économiques à long terme

Bien que les projets d’infrastructures de grande envergure (corridors logistiques entre le Burkina, le Niger et le Mali via la Mauritanie) relèvent d’une vision à dix ans, d’autres leviers sont déjà activés. Dupuy cite notamment :

  • La diplomatie spirituelle, avec l’exportation d’un référentiel religieux encadré ;
  • Les opportunités économiques de désenclavement, rares dans la région ;
  • Les investissements marocains dans les secteurs bancaire, télécoms et industriel.

Cette stratégie s’inscrit dans une triangulation méditerranéenne, africaine et atlantique, renforcée par le statut de partenaire exclusif hors OTAN accordé au Maroc par les États-Unis depuis 2016. « Ce statut reflète une vision stratégique où le Maroc est perçu comme un pont entre l’Afrique, l’Atlantique et la Méditerranée », explique Dupuy, rappelant la constance de Rabat dans l’intégration euro-méditerranéenne depuis la Déclaration de Barcelone (1995).

L’Algérie face à un rapport de force défavorable

La position de l’Algérie apparaît en revanche de plus en plus précaire. Dupuy estime qu’« les marges de manœuvre d’Alger se réduisent », notamment sur le dossier du Sahara. « Les États-Unis ont réaffirmé que le seul cadre de discussion reste le plan d’autonomie », écartant toute alternative. Les initiatives algériennes, qu’elles soient diplomatiques ou énergétiques, peinent à aboutir, et les alliances régionales évoluent au détriment de ses intérêts.

Sur le plan méditerranéen, la stabilité des flux énergétiques (via Bab el-Mandeb, le canal de Suez ou le détroit de Gibraltar) reste une priorité pour Washington. L’Algérie, autrefois un acteur clé dans ce domaine, voit son influence s’amenuiser au profit de partenariats plus stables, comme celui tissé entre le Maroc et les États-Unis.

En conclusion, le Sahel n’est plus seulement un théâtre de rivalités sécuritaires, mais un espace de recomposition stratégique globale. Dans cet échiquier, les États-Unis ajustent leur posture tandis que le Maroc s’affirme comme un pivot régional, au carrefour de l’Atlantique, de la Méditerranée et de l’Afrique subsaharienne. Les enjeux économiques, sécuritaires et religieux s’entremêlent, offrant à Washington et à ses partenaires une opportunité unique de redéfinir leur influence dans une région en pleine mutation.

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