13 août 2026

Africa Solidaire

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Fiscalité du tabac au Cameroun : un levier pour sauver des vies et financer la santé

Mbankomo : quand les taxes sur le tabac deviennent une question de vie ou de mort

Trois jours d’analyses approfondies, des chiffres précis, des simulations fiscales poussées… et une obsession : comment transformer la fiscalité du tabac en bouclier sanitaire pour le Cameroun ? C’est autour de cette problématique que s’est tenue une rencontre inédite à Mbankomo, réunissant des acteurs clés de la santé publique, des finances, des douanes, des parlementaires, de la société civile et des partenaires techniques. L’enjeu ? Repenser les recettes fiscales pour en faire un outil de prévention et de financement durable du système de santé camerounais.

Un fléau sanitaire qui coûte cher au Cameroun

Le tabac reste l’une des principales causes évitables de mortalité dans le monde, et le Cameroun n’est pas épargné. Avec une prévalence de 9 % chez les adultes et plus de 10 % chez les jeunes de 13 à 15 ans, le pays paie un lourd tribut. Près de 37 % de la population est exposée à la fumée secondaire, et quelque 66 000 décès sont attribués chaque année à la consommation de tabac. Cancers, maladies cardiovasculaires, AVC et affections respiratoires chroniques se multiplient, pesant sur les ménages, les services de santé et l’économie nationale.

Pourtant, malgré ce bilan alarmant, les cigarettes restent accessibles. En 2024, le prix d’un paquet de cigarettes, le plus vendu localement, était estimé à 4,07 dollars (en parité de pouvoir d’achat), bien en dessous de la moyenne africaine (5,06 dollars) et mondiale (6,98 dollars). Pire encore, les taxes ne représentaient que 36 % du prix de vente, loin des 75 % recommandés par l’OMS pour avoir un impact significatif sur la consommation.

Des vies à sauver : l’impact d’une décision fiscale

Les responsables camerounais ont rappelé une évidence : augmenter les taxes sur le tabac est l’une des mesures les plus efficaces pour réduire sa consommation. Les jeunes y sont particulièrement sensibles : une hausse des prix les dissuade de commencer à fumer, brisant ainsi le cycle de la dépendance avant même qu’il ne s’installe.

Mais les bénéfices ne s’arrêtent pas là. Une fiscalité mieux conçue génère des recettes supplémentaires, mobilisables pour renforcer le système de santé, prévenir les maladies non transmissibles et accélérer la couverture sanitaire universelle. Une réforme fiscale pertinente agit donc comme un double levier : elle protège la santé des populations tout en renforçant les finances publiques.

Les données avant tout : construire une réforme sur des bases solides

Pour concevoir des politiques publiques efficaces, il faut partir de données fiables. C’est pourquoi les participants ont analysé en détail les habitudes de consommation du tabac au Cameroun, son coût économique, son impact sur les maladies chroniques, la structure actuelle des taxes, la dynamique du marché local et les meilleures pratiques internationales.

Le Dr William Maina, représentant de l’OMS en Afrique, a rappelé que le tabac tue des millions de personnes chaque année en provoquant cancers, maladies cardiovasculaires et respiratoires. La nicotine, en plus de créer une dépendance, affecte le développement cérébral des jeunes, leur fertilité et leur santé cardiovasculaire. Face à ces risques, les craintes souvent avancées contre une hausse des taxes — baisse des recettes, pertes d’emplois, explosion du marché illicite — ont été déconstruites. Les experts ont souligné que des réformes bien encadrées ne génèrent pas ces effets pervers, à condition d’être accompagnées de mesures de contrôle adaptées.

Les simulations qui parlent : moins de fumeurs, plus de recettes

Un moment fort de l’atelier a été la présentation du modèle WHO TaXSiM, un outil développé par l’OMS pour aider les gouvernements à évaluer les impacts sanitaires et fiscaux de différentes réformes avant leur mise en œuvre. Plusieurs scénarios ont été simulés, avec des résultats sans ambiguïté.

Deux mesures phares ont été testées : une augmentation de la taxe spécifique minimale de 5 000 FCFA à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027, puis à 15 000 FCFA en 2028, appliquée de manière uniforme aux produits importés et locaux.

Les projections sont éloquentes :

  • Les ventes de cigarettes passeraient de 162,9 millions de paquets en 2026 à 131,9 millions en 2028, soit une baisse de près de 19 %.
  • Le nombre de fumeurs diminuerait de 810 000 à 744 000, évitant ainsi l’initiation de quelque 66 000 jeunes d’ici 2028.
  • Les recettes d’accise exploseraient, passant de 15,2 milliards FCFA en 2027 à 38,3 milliards FCFA en 2028.
  • Les recettes fiscales totales atteindraient 57,3 milliards FCFA en 2028, générant près de 25 milliards FCFA supplémentaires par rapport à la situation actuelle.

Pour les experts, ces chiffres prouvent qu’une fiscalité ambitieuse n’oppose pas santé publique et développement économique. Elle les renforce simultanément.

Financer la santé grâce aux recettes du tabac

Dans un contexte où les financements internationaux se raréfient, la fiscalité du tabac offre une opportunité stratégique pour mobiliser des ressources domestiques. Les recettes additionnelles pourraient être mobilisées pour :

  • Financer la Couverture Sanitaire Universelle ;
  • Développer des programmes de prévention des maladies non transmissibles ;
  • Renforcer les services d’aide à l’arrêt du tabac ;
  • Améliorer les infrastructures sanitaires ;
  • Promouvoir des actions de santé publique.

Pour les participants, cette fiscalité représente l’une des rares politiques capables d’améliorer la santé des populations, de réduire les dépenses futures liées aux maladies et de consolider durablement les capacités financières du système de santé.

Une nouvelle menace pour les jeunes : les produits nicotiniques émergents

Les travaux ont également révélé l’essor inquiétant de produits nicotiniques innovants, souvent présentés sous forme de stylos, montres connectées, rouges à lèvres, jouets ou bonbons. Ces articles, ciblant délibérément les adolescents, utilisent des stratégies marketing sophistiquées pour banaliser la consommation de nicotine.

Une vidéo projetée lors de l’atelier, montrant un adolescent utilisant une cigarette électronique dissimulée dans une montre, a marqué les esprits. L’OMS alerte : ces produits ne sont pas inoffensifs. Ils créent une dépendance, exposent à des substances toxiques et risquent de normaliser la consommation de nicotine chez les plus jeunes. Les participants ont donc recommandé d’anticiper leur encadrement fiscal et réglementaire avant qu’ils ne s’implantent durablement.

Un plan d’action ambitieux pour transformer les recommandations en réalité

À l’issue des trois jours de travaux, un ensemble de mesures concrètes a été proposé :

  • Augmenter progressivement la taxe spécifique minimale jusqu’à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
  • Appliquer cette fiscalité de manière uniforme aux produits importés et locaux ;
  • Renforcer le dialogue au niveau de la CEMAC sur les droits d’accise ;
  • Créer un groupe technique national dédié à la fiscalité du tabac ;
  • Mettre en place un système permanent de suivi-évaluation ;
  • Améliorer la disponibilité des données fiscales et commerciales ;
  • Accélérer la création d’un Fonds national de lutte contre le tabac ;
  • Développer un système national de traçabilité des produits du tabac.

Les participants ont aussi insisté sur la nécessité d’intensifier les campagnes de sensibilisation, notamment auprès des jeunes, d’accompagner les producteurs de tabac vers des cultures alternatives et de mettre en œuvre le Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac.

Le Dr Colette Taka Joro, Secrétaire Permanent du Comité National de Lutte contre la Drogue, a souligné l’importance de dialogues de haut niveau avec le gouvernement, les parlementaires et toutes les parties prenantes pour accélérer l’adoption de ces réformes et en garantir l’appropriation.

Un Cameroun plus sain grâce à une fiscalité responsable

En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a résumé l’esprit des trois journées : « La fiscalité du tabac n’est pas qu’un outil budgétaire. C’est un investissement dans la santé des Camerounais. En protégeant les jeunes contre l’initiation au tabagisme et en renforçant durablement le financement de notre système de santé, nous préparons l’avenir du pays. Les recommandations issues de cet atelier forment une feuille de route solide pour traduire les preuves scientifiques en politiques publiques au service de tous. »

À Mbankomo, les participants ont partagé une conviction unanime : la fiscalité du tabac est bien plus qu’une question de recettes. C’est un instrument de prévention, un rempart pour les jeunes, un levier de mobilisation des ressources nationales et un investissement durable dans le capital humain du Cameroun.

Les données analysées durant l’atelier confirment qu’une fiscalité ambitieuse peut simultanément réduire la consommation, sauver des vies, atténuer le fardeau des maladies non transmissibles et générer des ressources substantielles pour financer les priorités sanitaires nationales.

Derrière chaque hausse de taxe se cachent des milliers de vies sauvées. Derrière chaque réforme fondée sur des preuves se profile un Cameroun où moins de jeunes commencent à fumer, où les familles sont mieux protégées contre les conséquences du tabagisme, et où le système de santé dispose des moyens nécessaires pour répondre durablement aux besoins de la population.

En faisant de la fiscalité du tabac un pilier de la santé publique et un moteur de financement durable, le Cameroun a l’opportunité d’investir aujourd’hui dans la santé des générations futures.

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