Espace civique au Burkina Faso : entre arrestations et restrictions
Un climat de tension croissante au Burkina Faso
Au Burkina Faso, l’espace civique est sous haute tension. L’arrestation récente de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB) marquent un tournant dans la politique du régime militaire actuel. Ces événements surviennent dans un contexte de restrictions accrues des libertés fondamentales, alimentant les craintes d’une dérive autoritaire.
L’imam Kindo : une voix critique disparue
L’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure respectée de la communauté musulmane burkinabè, a été interpellé à son domicile à la veille de la Tabaski. Des témoins évoquent une intervention d’hommes encagoulés, identifiés comme des membres des forces de sécurité. Son arrestation survient après des critiques envers un projet de loi encadrant les pratiques religieuses, notamment les prières en public.
Selon Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil, l’imam Kindo se distinguait par son « esprit critique » et son indépendance, y compris à l’égard du capitaine Ibrahim Traoré. « Il était l’une des rares personnalités à oser s’exprimer publiquement sur les décisions gouvernementales », souligne-t-il.
Une comparaison limitée avec l’imam Dicko au Mali
Certains observateurs ont tenté de rapprocher l’imam Kindo de l’imam Mahmoud Dicko au Mali. Cependant, Newton Ahmed Barry nuance cette comparaison. Pour lui, l’imam Kindo s’inscrivait davantage dans une démarche de « veille citoyenne », en tant que membre des oulémas de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB). Son rôle était avant tout de veiller sur le dogme religieux, bien loin d’une posture politique assumée.
« Il ne cherchait pas à incarner une opposition politique, mais à alerter sur des dérives sociétales », précise-t-il.
Réactions et désinformation : une bataille de l’information
L’arrestation de l’imam Kindo a provoqué des protestations parmi ses fidèles. Des heurts ont éclaté, entraînant plusieurs blessés et des dizaines d’arrestations. La FAIB a appelé à la retenue, tandis qu’une vague de désinformation a submergé les réseaux sociaux. Un faux communiqué annonçant sa mort a circulé, rapidement démenti par le procureur général. D’autres contenus, comme des vidéos prétendument montrant des exactions, ont été qualifiés d’« incohérents » par AfricaCheck, suggérant une manipulation par intelligence artificielle.
Des sources locales indiquent que certains détenus auraient été transférés vers le camp militaire de Kaya, dans la région du Centre-Nord, un bastion des opérations antiterroristes.
Un régime qui instrumentalise la peur ?
Newton Ahmed Barry analyse cette répression comme une stratégie délibérée du pouvoir militaire. « La junte mise sur la terreur pour asseoir son autorité. Plus les citoyens ont peur, plus ils se soumettent », explique-t-il. Selon lui, cette politique de « traumatisation collective » vise à étouffer toute contestation et à pérenniser le régime.
L’UGEB suspendue : les étudiants dans le collimateur
Autre mesure symbolique : la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), principale centrale syndicale étudiante du pays, pour une durée de trois mois renouvelables. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été arrêtés. L’organisation est accusée de « apologie du terrorisme » et de « démoralisation des forces armées » après avoir dénoncé la « guerre civile » et l’« échec patent » du gouvernement à restaurer la sécurité.
Pour Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), ces accusations s’inscrivent dans une tendance régionale inquiétante :
« Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme est absurde. Mais c’est devenu une habitude au Sahel. Dès qu’une voix s’élève, elle est muselée et stigmatisée comme alliée des terroristes. C’est une rhétorique dangereuse, partagée par les trois régimes militaires de la région. »
Une restriction régionale des libertés publiques
Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains observent une érosion progressive des libertés. Dissolutions d’associations, poursuites judiciaires et censure de la presse se multiplient, transformant toute critique en infraction pénale.
L’ADS met en garde contre la disparition des frontières entre débat démocratique et délit. « La répression ne vise plus seulement les opposants armés, mais toute forme d’expression dissidente », alerte Mahamadou Idder Alghabid.
La contestation persiste malgré les risques
Malgré les arrestations, les enlèvements et les violences, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid en est convaincu : « Nous savons que la lutte sera longue, mais chaque jour, nous gagnons du terrain. Les promesses des putschistes, comme la souveraineté ou la lutte contre l’impérialisme, se révèlent vides. Les Sahéliens le réalisent peu à peu et les abandonnent. »
Newton Ahmed Barry partage cette analyse : « Les excès du régime sont sa faiblesse. Un pouvoir basé sur la répression finira par s’effondrer. La société burkinabè n’est pas résignée, elle se prépare à réagir. »
Appels à une mobilisation internationale
Les organisations de défense des droits humains exhortent la communauté internationale à ne pas rester silencieuse. « Il est crucial de soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles pacifiques », déclare Ilaria Allegrozzi, chercheuse pour Human Rights Watch. Elle met en garde contre les « silences complices » qui légitiment les dérives autoritaires.
« Condamner les atteintes aux libertés au Burkina Faso n’est pas contre-productif. C’est au contraire un impératif moral. La confiscation du pouvoir par des militaires ne doit pas devenir une norme acceptable. »
Légitimité des régimes militaires en question
Human Rights Watch rappelle que la prise de pouvoir par la force ne peut se substituer à la légitimité démocratique. « Il est temps de nommer clairement les dérives : les putschistes ne construisent pas l’avenir du Sahel, ils l’hypothèquent. »