L’esclavage en Mauritanie : entre persistance d’un fléau et espoirs de changement
Parler de pratiques esclavagistes traditionnelles et héréditaires au XXIe siècle peut sembler surprenant. C’est pourtant une réalité qui persiste en Mauritanie, ce pays désertique du nord-ouest du continent africain. Les avis divergent cependant sur la prévalence de ce phénomène, certains le considérant comme profondément ancré dans la société, d’autres comme des cas isolés.
Un pas en avant a récemment été franchi avec la reconnaissance officielle par les autorités mauritaniennes de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (mouvement IRA). Cette décision, intervenue 13 ans après la création de l’organisation, a pour but de soutenir la lutte pour l’abolition de l’esclavage et la défense des droits des anciens esclaves.
Cette avancée a suscité l’optimisme chez une partie de la population, qui y voit une approche plus directe de la part du président Mohamed Ould Sheikh Al-Ghazwani, contrastant avec le déni de ses prédécesseurs. Néanmoins, d’autres voix s’élèvent pour dénoncer une absence persistante de réelle volonté politique pour éradiquer ce problème et venir en aide aux victimes.

L’ampleur du problème
La Mauritanie a été le dernier pays au monde à abolir l’esclavage, en 1981. Toutefois, la réalité sur le terrain semble bien différente. Un rapport d’Amnesty International datant de 2016 estimait que 43 000 personnes, soit environ 1 % de la population, étaient encore victimes de pratiques esclavagistes.
Le Global Slavery Index, dans son édition de 2018, avançait le chiffre de 90 000 personnes vivant en « esclavage moderne », ce qui représente 2,4 % de la population, avec 62 % des habitants considérés comme « exposés » à ce risque.
Pour Biram Dah Abeid, opposant politique et leader du mouvement IRA, ces pourcentages sont largement sous-estimés. Il affirme que la proportion de la population touchée atteindrait en réalité 20 %.
Face à ces estimations, les gouvernements mauritaniens successifs ont souvent contesté les chiffres des organisations internationales, les jugeant exagérés et dénonçant une exploitation politique du sujet, en l’absence de statistiques officielles.

Esclavage traditionnel ou moderne ?
L’esclavage traditionnel, dans son acception historique, considère une personne comme la propriété légale d’une autre, contrainte de travailler sans rémunération et pouvant être vendue. Les enfants nés d’esclaves héritent de ce statut. Bien qu’interdit par les lois internationales, ce système a évolué vers des formes modernes, comme la traite des êtres humains, le travail forcé ou le mariage forcé.
Durant la dernière décennie, le discours officiel en Mauritanie a oscillé entre le déni total et la reconnaissance de cas isolés dans des zones rurales. Le journaliste Aziz Ould Al-Sufi, vice-président du Syndicat des journalistes mauritaniens, soutient que « l’esclavage en tant que pratique publique n’existe pas en Mauritanie, mais il n’y a que des traces et des vestiges de ce phénomène honteux ». Une vision partagée par le Dr Sidi Mohamed Ould El Mostafa Ould El Gaid, président de la Société mauritanienne de sociologie, qui estime que les pratiques serviles classiques ont disparu grâce à un arsenal juridique répressif.
Cependant, il admet que la société subit encore les répercussions sociales de ce fléau. À l’opposé, Biram Dah Abeid dénonce une réalité bien plus sombre : « Les victimes sont réduites en esclavage par servitude héréditaire […]. Ce n’est donc pas de l’esclavage moderne, mais l’esclavage traditionnel est répandu et beaucoup en sont victimes ».
Le professeur Stephen King de l’Université de Georgetown distingue deux types d’esclavage en Mauritanie : l’esclavage héréditaire, où les humains sont traités comme des biens, et des formes modernes où des personnes vivent dans des conditions similaires à l’esclavage. Des cas concrets sont régulièrement signalés, comme celui découvert en novembre 2021 dans le village d’Ain Ferba ou un autre à Ouadane, où la dot d’un mariage incluait un « serviteur ».

Les « Haratines »
Le professeur King souligne que l’esclavage en Mauritanie a une dimension raciale. L’élite arabo-berbère, appelée « Al-Baidan », domine l’État et l’économie, tandis que les victimes de l’esclavage sont les Noirs, ou « Soudan ».
Les Noirs affranchis sont appelés « Haratines », un terme souvent associé aux esclaves en général. En 2013, la « Charte des droits politiques, économiques et sociaux des Haratines » a été proclamée pour défendre cette communauté marginalisée. Depuis 2014, une marche annuelle est organisée pour rappeler leurs souffrances et exiger un changement de leur condition.
Législation… mais…
Le décret présidentiel de 1981 abolissant l’esclavage n’a pas été suivi de lois pénales pour le faire appliquer. Ce n’est qu’en 2007 qu’une loi permettant de poursuivre les propriétaires d’esclaves a été adoptée, mais son application reste rare, selon les défenseurs des droits humains. En 2015, trois tribunaux spéciaux ont été créés, mais peu de cas ont été instruits.
Un rapport du Département d’État américain de 2020 a révélé qu’un seul cas avait fait l’objet d’une enquête cette année-là et qu’aucun propriétaire d’esclaves n’était en prison. Pour Biram Dah Abeid, cette inaction s’explique par le fait que « beaucoup de ceux qui contrôlent la société, le pouvoir judiciaire et la sécurité croient encore que l’esclavage est une pratique légitime ».

Facteurs économiques, sociaux et religieux
Le Dr Sidi Mohamed Ould El-Gaid explique la persistance de ce phénomène par plusieurs facteurs. La domination des valeurs traditionnelles et des structures tribales, un faible niveau de conscience civique dû à un système éducatif fragile, et l’extrême pauvreté parmi les anciens esclaves sont autant d’obstacles.
Aziz Ould Al-Sufi ajoute que les descendants d’esclaves subissent « injustice et exclusion », aggravées par le chômage, la crise du logement, et la corruption. Biram Dah Abeid pointe également une raison religieuse, affirmant que certaines interprétations des textes sacrés en vigueur en Mauritanie légitiment encore l’esclavage.

Volonté politique
Depuis son arrivée au pouvoir en août 2019, le président Al-Ghazwani a fait des gestes d’ouverture. Il a cherché à se réconcilier avec l’opposition, a nommé un Premier ministre issu de la communauté « Haratine », a rencontré Biram Dah Abeid et a reconnu son mouvement IRA.
Pour Ould El-Soufi, le président mauritanien « a accordé un grand soin à éradiquer les vestiges de l’esclavage ». Il a également créé une agence dédiée à la lutte contre les séquelles de l’esclavage et la pauvreté.
Cependant, la « Charte des droits des Haratines » a publié une évaluation en septembre dernier, dénonçant la poursuite de « la politique de déni et de mépris du dilemme de l’esclavage ». Biram Dah Abeid, quant à lui, croit en la volonté du président, mais estime qu’elle est « fortement combattue par ceux qui l’entourent ».
Malgré des efforts législatifs et des signes positifs, le chemin pour éradiquer l’esclavage en Mauritanie semble encore long. De nombreux observateurs s’accordent à dire qu’une solution durable nécessite un traitement radical aux niveaux économique, social, éducatif et judiciaire, non seulement pour abolir le phénomène, mais aussi pour soutenir ses victimes et leurs descendants. Cette actualité en Afrique de l’Ouest souligne l’importance de la solidarité africaine pour résoudre les problèmes du continent africain.
